Finalement, elle aura eu du bon, cette interminable campagne électorale présidentielle ! Elle nous permet d'ouvrir les vannes, de faire le point entre nous, de voir où nous en sommes en matière de choix politiques, économiques, sociaux, d'évolution de notre société. Nous nous livrons à une sorte de formation continue accélérée, bousculante, éprouvante. A une catharsis nationale dans laquelle chacun peut mettre à jour ses connaissances, ses points de vue, confronter ses idées avec celles de son voisin, de ses amis, de sa famille... C'est souvent douloureux surtout quand on s'aperçoit que le fossé idéologique se creuse entre nous-même et ceux qu'on croyait proches.
Par contre, il y a aussi des divines surprises ! Des rapprochements, des découvertes de points communs qui laissent envisager de possibles futurs combats à mener ensemble, des conversions inéluctables au lendemain du 6 mai, la situation économique de l'Europe ne se redressant pas d'un coup de baguette magique.
D'ailleurs tous les prévisionnistes, politologues, économistes et experts de tout poil nous le rappellent à longueur de journée : jusqu'au 6 mai, les marchés financiers font le gros dos, jouent les Raminagrobis, les oiseaux de mauvais augure se mettent en veilleuse... mais dès le 7 mai, vous allez voir ce que vous allez voir !!! Ce sera la Grèce, l'Espagne, au mieux l'Italie !!!
Bon, d'accord, on est prêts à se serrer la ceinture d'un cran. La campagne nous aura au moins servi à çà : nous préparer à accepter de commencer notre propre révolution intérieure. En toute connaissance de cause. Ce n'est déjà pas si mal comme résultat !
Ah ! ces maudits Français, comme disent les Québécois, comme ils ont la nuque raide ! Il leur faut un bon électrochoc à date régulière, maintenant tous les cinq ans, pour comprendre que le monde bouge et qu'ils doivent s'adapter aux nouvelles réalités. Qui, soit dit en passant, ne sont pas toutes négatives. Il suffit de constater les médiocres résultats obtenus par le Front National dans les banlieues pour s'apercevoir que le vivre ensemble apaisé y progresse alors que c'est plutôt dans les campagnes, où les immigrés ne sont pas légion, que Marine Le Pen obtient ses meilleurs résultats. C'est donc le fantasme plus que la réalité qui l'emporte dans le monde rural. Très réconfortant aussi de constater que dans l'échelle des préoccupations des Français l'immigration n'atteint que 3 % tandis que le chômage caracole en tête avec 54 %.
Allons, il y a encore du pain sur la planche...
Nanette
vendredi 27 avril 2012
lundi 23 avril 2012
Marine-la-peur
Marine-la-peur a gagné : 6 421 773 Français ont voté pour elle, ce dimanche 22 avril. Soit 17,90 % des électeurs. Dans le bassin houiller de Moselle, là où Nicolas Sarkozy était venu promettre que les usines ne fermeraient pas et qui se sont tues, elle atteint le score de 40 %. Dans certains départements comme le Gard, elle arrive en tête des candidats avec plus de 25 % des voix. En 2002, son père, Jean-Marie Le Pen, n'avait fait que 16,86 % des voix avec 4 804 713 bulletins en sa faveur. En en 2007, Sarkozy avait "siphoné" les voix du Front National en promettant de "gagner plus en travaillant plus", de réduire le chômage à 3 %, d'atteindre le zéro SDF pendant son quinquennat etc. Autant de promesses non tenues qui expliquent partiellement les résultats d'hier soir.
Marine Le Pen, dont le nouveau slogan "Bleu Marine" va désormais submerger la France, s'est transformée en véritable idole pour un Français sur dix, tous âges confondus. Ses propositions électorales ont été avalées comme du petit lait par ses admirateurs : rétablissement de la peine de mort, limitation à 10 000 du nombre d'immigrés par an contre 200 000 aujourd'hui, réforme du code de la nationalité, l'école rendue aux parents et non aux syndicats, combat contre l'islam radical sous toutes ses formes, sortie de la zone euro et protectionnisme économique, tolérance zéro pour les délinquants etc...
Marine-la-peur prétend aimer LA FRANCE, défendre les valeurs de LA FRANCE, incarner LA FRANCE !
Etonnament, j'ai la même prétention mais pas les mêmes arguments. J'aime aussi l'Europe et les Européens, le monde et ses habitants, les valeurs universelles et toutes les couleurs de peau.
Heureusement, au soir du 6 mai on découvrira qu'une fois encore les Français se seront partagés en deux camps presque égaux : entre 45 et 55 %, les uns votant à gauche, les autres à droite ou réciproquement !!!
Comme quoi la France est avant tout, et depuis très longtemps, une merveilleuse terre d'équilibre.
Mais, et chacun le sait, l'équilibre est chose fragile...
Nanette
Marine Le Pen, dont le nouveau slogan "Bleu Marine" va désormais submerger la France, s'est transformée en véritable idole pour un Français sur dix, tous âges confondus. Ses propositions électorales ont été avalées comme du petit lait par ses admirateurs : rétablissement de la peine de mort, limitation à 10 000 du nombre d'immigrés par an contre 200 000 aujourd'hui, réforme du code de la nationalité, l'école rendue aux parents et non aux syndicats, combat contre l'islam radical sous toutes ses formes, sortie de la zone euro et protectionnisme économique, tolérance zéro pour les délinquants etc...
Marine-la-peur prétend aimer LA FRANCE, défendre les valeurs de LA FRANCE, incarner LA FRANCE !
Etonnament, j'ai la même prétention mais pas les mêmes arguments. J'aime aussi l'Europe et les Européens, le monde et ses habitants, les valeurs universelles et toutes les couleurs de peau.
Heureusement, au soir du 6 mai on découvrira qu'une fois encore les Français se seront partagés en deux camps presque égaux : entre 45 et 55 %, les uns votant à gauche, les autres à droite ou réciproquement !!!
Comme quoi la France est avant tout, et depuis très longtemps, une merveilleuse terre d'équilibre.
Mais, et chacun le sait, l'équilibre est chose fragile...
Nanette
lundi 16 avril 2012
Invasion barbare
L'actualité nous jette aujourd'hui en pâture trois portraits de "tueurs en série" : le Norvégien Breivik dont le procès s'est ouvert ce matin à Oslo et qui a froidement abattu cet été 77 personnes dont 70 jeunes militants socialistes réunis sur une île ; Mohamed Merah dont on ne connaîtra jamais les véritables raisons qui l'ont poussé à tuer trois parachutistes, un professeur et trois jeunes enfants juifs dans une école de Toulouse ; enfin un "tueur présumé" en cours d'interrogatoire dans la région parisienne où il a massacré quatre personnes dont un vieillard.
Crimes, meurtres, assassinats : peu importe la qualification juridique. Un point commun semble réunir ces trois meurtriers : la déraison. Pour le Norvégien de 33 ans, cette folie trouve sa racine dans sa haine de l'autre, du multiculturalisme, des musulmans ; pour le jeune toulousain Merah de 23 ans, ce sera au contraire son antisémitisme -pour autant qu'on puisse en juger alors qu'il a été tué par les policiers ; pour celui de l'Essonne enfin il semblerait qu'il s'agisse d'un jeune passablement "dérangé".
Chaque fois, on les présente comme des personnalités "fragiles", malmenées par la vie. N'empêche ; cette sinistre succession de meurtres fait froid dans le dos. Et que dire de ces trois adolescents normands, de bons "gaulois" vivant paisiblement dans des familles sans histoire à la campagne et qui ont abattu un de leur camarade de classe de 17 ans sans raison apparente puis l'ont aspergé d'essence pour tenter de faire disparaître leur crime ?
Prémonitoire, le film québécois "Les invasions barbares" traçait de notre société, voici quelques années, un portrait glaçant où l'argent avait tout envahi, où ne subsistait que ce monstre hideux , véritable Moloch dévorant tout sentiment, toute humanité. Un film plus ancien, "Soleil vert", nous laissait pantelant également devant la destruction programmée de l'humanité, transformée en comprimés alimentaires...
Où court-elle, notre humanité, sinon à sa perte quand on est confronté à de telles atrocités ?
Le procès d'Oslo ne doit pas nous laisser indifférents. Le cas de ce Breivik est sans doute extrême mais ne baissons pas la garde ; restons vigilants pour ne pas laisser se déployer les ailes de "la bête immonde" sur nos sociétés si fragiles, elles aussi !
Nanette.
Crimes, meurtres, assassinats : peu importe la qualification juridique. Un point commun semble réunir ces trois meurtriers : la déraison. Pour le Norvégien de 33 ans, cette folie trouve sa racine dans sa haine de l'autre, du multiculturalisme, des musulmans ; pour le jeune toulousain Merah de 23 ans, ce sera au contraire son antisémitisme -pour autant qu'on puisse en juger alors qu'il a été tué par les policiers ; pour celui de l'Essonne enfin il semblerait qu'il s'agisse d'un jeune passablement "dérangé".
Chaque fois, on les présente comme des personnalités "fragiles", malmenées par la vie. N'empêche ; cette sinistre succession de meurtres fait froid dans le dos. Et que dire de ces trois adolescents normands, de bons "gaulois" vivant paisiblement dans des familles sans histoire à la campagne et qui ont abattu un de leur camarade de classe de 17 ans sans raison apparente puis l'ont aspergé d'essence pour tenter de faire disparaître leur crime ?
Prémonitoire, le film québécois "Les invasions barbares" traçait de notre société, voici quelques années, un portrait glaçant où l'argent avait tout envahi, où ne subsistait que ce monstre hideux , véritable Moloch dévorant tout sentiment, toute humanité. Un film plus ancien, "Soleil vert", nous laissait pantelant également devant la destruction programmée de l'humanité, transformée en comprimés alimentaires...
Où court-elle, notre humanité, sinon à sa perte quand on est confronté à de telles atrocités ?
Le procès d'Oslo ne doit pas nous laisser indifférents. Le cas de ce Breivik est sans doute extrême mais ne baissons pas la garde ; restons vigilants pour ne pas laisser se déployer les ailes de "la bête immonde" sur nos sociétés si fragiles, elles aussi !
Nanette.
jeudi 12 avril 2012
Hors champ
Coucou, me revoilà !
Après une semaine "hors champ", loin de la turbulence du monde et de ses écrans de toutes dimensions, plats ou bombés, j'ai l'impression de reprendre le cours des choses là où je les avais joyeusement abandonnées avant Pâques...
Hors du champ de la vie courante, des travaux dans ma rue, des bourgeons qui peinent à éclore après cet hiver sibérien, des oiseaux qui gazouillent à nouveau dans mes acacias, des petits-enfants partis au ski, je me sentais toute neuve, le coeur et la tête disponibles pour toute aventure intérieure. Voilà qui est fait !
Avec délices, je me suis levée tôt pour aller aux laudes alors que le soleil pointait derrière les collines vertes, une :maison blanche se découpant dans le ciel après la pluie ; nous nous sommes retrouvés entre amis, comme chaque année, pour vivre ensemble ces jours uniques, comme suspendus dans le temps. Des journées rythmées par les psaumes chantés par des voix vieillissantes, parfois teintées de fêlures mélancoliques mais toujours fidèles. Eblouissement de textes multimillénaires et pourtant tellement proches de nos préoccupations quotidiennes, de nos faiblesses et de nos grandeurs. Joie de partager ces chants grégoriens qui nous ramènent toujours à l'essentiel, au dépouillement.
Ici, nous sommes au coeur du monde tout en abandonnant ses scories au pied de la colline. La beauté du monde nous environne mais nous n'oublions pas les souffrances des hommes. Pour nous y aider, une soeur musicienne au talent impétueux et torrentiel, à la fois organiste, chef de choeur, compositeur. Tous les talents réunis en une seule personne, moniale contemplative, débordant de joie de vivre et d'envie de partager ce grand bonheur...
Oui, ce hors champ-là est porteur d' une belle fécondité.
Le retour pourrait être rude entre une campagne électorale qui s'éternise et s'avachit dans les redites et les médiocrités et des réactions de plus en plus xénophobes émanant d'une opinion saoûlée de propos haineux, violents assénés en permanence par la plupart des medias relayant certains candidats.
Mais non. A dose homéopathique, je continuerai à regarder, écouter, lire ce qui concerne l'avenir de mon pays, en choisissant mes sources pour ne pas polluer ma source d'eau vive.
Nanette
Après une semaine "hors champ", loin de la turbulence du monde et de ses écrans de toutes dimensions, plats ou bombés, j'ai l'impression de reprendre le cours des choses là où je les avais joyeusement abandonnées avant Pâques...
Hors du champ de la vie courante, des travaux dans ma rue, des bourgeons qui peinent à éclore après cet hiver sibérien, des oiseaux qui gazouillent à nouveau dans mes acacias, des petits-enfants partis au ski, je me sentais toute neuve, le coeur et la tête disponibles pour toute aventure intérieure. Voilà qui est fait !
Avec délices, je me suis levée tôt pour aller aux laudes alors que le soleil pointait derrière les collines vertes, une :maison blanche se découpant dans le ciel après la pluie ; nous nous sommes retrouvés entre amis, comme chaque année, pour vivre ensemble ces jours uniques, comme suspendus dans le temps. Des journées rythmées par les psaumes chantés par des voix vieillissantes, parfois teintées de fêlures mélancoliques mais toujours fidèles. Eblouissement de textes multimillénaires et pourtant tellement proches de nos préoccupations quotidiennes, de nos faiblesses et de nos grandeurs. Joie de partager ces chants grégoriens qui nous ramènent toujours à l'essentiel, au dépouillement.
Ici, nous sommes au coeur du monde tout en abandonnant ses scories au pied de la colline. La beauté du monde nous environne mais nous n'oublions pas les souffrances des hommes. Pour nous y aider, une soeur musicienne au talent impétueux et torrentiel, à la fois organiste, chef de choeur, compositeur. Tous les talents réunis en une seule personne, moniale contemplative, débordant de joie de vivre et d'envie de partager ce grand bonheur...
Oui, ce hors champ-là est porteur d' une belle fécondité.
Le retour pourrait être rude entre une campagne électorale qui s'éternise et s'avachit dans les redites et les médiocrités et des réactions de plus en plus xénophobes émanant d'une opinion saoûlée de propos haineux, violents assénés en permanence par la plupart des medias relayant certains candidats.
Mais non. A dose homéopathique, je continuerai à regarder, écouter, lire ce qui concerne l'avenir de mon pays, en choisissant mes sources pour ne pas polluer ma source d'eau vive.
Nanette
lundi 26 mars 2012
Passion écarlate
Le plan Vigipirate écarlate est levé. La "ville rose" reprend ses couleurs favorites : celle de la violette qui embaume les sous-bois, celle du lilas en boutons dans tous les jardins, celle des fleurs de tulipier aux formes parfaites...
L'écarlate de la Passion, celle que nous nous apprêtons à vivre la semaine prochaine, occupe nos esprits et nos coeurs. Nous venons de vivre l'horreur indicible : l'assassinat d'enfants innocents, de militaires désarmés, d'un père accompagnant ses fils à l'école...
Ici à Toulouse, l'onde de choc n'en finit pas de se propager, sans doute pour longtemps encore. Nous avons été touchés dans nos repères les plus fondamentaux, dans nos valeurs travaillées seul ou collectivement depuis des décennies, dans nos modes de vie quotidiens. Notre regard sur l'autre a brusquement changé ; notre inquiétude latente a soudainement pris corps face à ce déferlement d'images télévisuelles plus violentes les unes que les autres. Nos jugements a priori, sans fondement ni début de preuve, nous ont envahis comme aux pires jours de notre Histoire.
Bien sûr cette folie meurtrière aurait tout aussi bien pu s'exprimer à Lyon, Bordeaux ou Strasbourg. Toulouse ne présente aucun risque particulier tant il est vrai que Mohamed Merah n'est que le produit d'un faisceau de "problèmes" accumulés dès l'enfance et dont les medias ont abondamment rendu compte.
J'ai accompagné, tout au long de ces cinq journées de chaos, une jeune amie journaliste parisienne venue "couvrir l'événement" comme on dit.. Ensemble nous avons vécu tous ces temps forts sur les divers lieux du drame : l'école juive criblée de balles, la grande synagogue pleine à ras bord lundi en fin d'après-midi et d'où personne ne souhaitait partir, la cité des Izards où nous avons rencontré des dizaines de personnes connaissant parfaitement l'assassin depuis toujours, la place du Capitole en état de sidération, mardi matin, avant le dénouement final, les petites rues du quartier de la Côte Pavée remplies de caméras et de journalistes du monde entier, 24 heures sur 24, la caserne Pérignon servant de Q.G. aux autorités pour les conférences de presse, la rue du Sergent Vigné où se terrait le tueur. Comment réagiront-ils au souvenir de l'incroyable fusillade entendue par tous, journalistes et habitants du quartier, qui en ce jeudi 22 mars 2012 à 11 h 17, mit fin au carnage ? De vieux souvenirs vont resurgir pour certains, d'autres auront recours aux antidépresseurs, à la cellule psychologique mise en place à la préfecture "le temps qu'il faudra". D'autres encore préfèreront se murer dans un silence réparateur.
Pour ma part, je reste profondément troublée. Avoir vécu deux semaines auparavant seulement le fol espoir de voir une démocratie apaisée s'installer en Tunisie, en terre musulmane modérée, fière de retrouver son identité et travaillant courageusement à panser ses blessures, m'inspirait une belle espérance en l'humanité. Les événements tragiques de Montauban et de Toulouse renforcent en moi l'impérieuse nécessité, pour l'ensemble des habitants de ce pays, de poursuivre une tâche éducative, politique, sociale, spirituelle.
Le risque zéro n'existe pas dans une démocratie. Faisons en sorte qu'il soit le plus infime possible...
Nanette
L'écarlate de la Passion, celle que nous nous apprêtons à vivre la semaine prochaine, occupe nos esprits et nos coeurs. Nous venons de vivre l'horreur indicible : l'assassinat d'enfants innocents, de militaires désarmés, d'un père accompagnant ses fils à l'école...
Ici à Toulouse, l'onde de choc n'en finit pas de se propager, sans doute pour longtemps encore. Nous avons été touchés dans nos repères les plus fondamentaux, dans nos valeurs travaillées seul ou collectivement depuis des décennies, dans nos modes de vie quotidiens. Notre regard sur l'autre a brusquement changé ; notre inquiétude latente a soudainement pris corps face à ce déferlement d'images télévisuelles plus violentes les unes que les autres. Nos jugements a priori, sans fondement ni début de preuve, nous ont envahis comme aux pires jours de notre Histoire.
Bien sûr cette folie meurtrière aurait tout aussi bien pu s'exprimer à Lyon, Bordeaux ou Strasbourg. Toulouse ne présente aucun risque particulier tant il est vrai que Mohamed Merah n'est que le produit d'un faisceau de "problèmes" accumulés dès l'enfance et dont les medias ont abondamment rendu compte.
J'ai accompagné, tout au long de ces cinq journées de chaos, une jeune amie journaliste parisienne venue "couvrir l'événement" comme on dit.. Ensemble nous avons vécu tous ces temps forts sur les divers lieux du drame : l'école juive criblée de balles, la grande synagogue pleine à ras bord lundi en fin d'après-midi et d'où personne ne souhaitait partir, la cité des Izards où nous avons rencontré des dizaines de personnes connaissant parfaitement l'assassin depuis toujours, la place du Capitole en état de sidération, mardi matin, avant le dénouement final, les petites rues du quartier de la Côte Pavée remplies de caméras et de journalistes du monde entier, 24 heures sur 24, la caserne Pérignon servant de Q.G. aux autorités pour les conférences de presse, la rue du Sergent Vigné où se terrait le tueur. Comment réagiront-ils au souvenir de l'incroyable fusillade entendue par tous, journalistes et habitants du quartier, qui en ce jeudi 22 mars 2012 à 11 h 17, mit fin au carnage ? De vieux souvenirs vont resurgir pour certains, d'autres auront recours aux antidépresseurs, à la cellule psychologique mise en place à la préfecture "le temps qu'il faudra". D'autres encore préfèreront se murer dans un silence réparateur.
Pour ma part, je reste profondément troublée. Avoir vécu deux semaines auparavant seulement le fol espoir de voir une démocratie apaisée s'installer en Tunisie, en terre musulmane modérée, fière de retrouver son identité et travaillant courageusement à panser ses blessures, m'inspirait une belle espérance en l'humanité. Les événements tragiques de Montauban et de Toulouse renforcent en moi l'impérieuse nécessité, pour l'ensemble des habitants de ce pays, de poursuivre une tâche éducative, politique, sociale, spirituelle.
Le risque zéro n'existe pas dans une démocratie. Faisons en sorte qu'il soit le plus infime possible...
Nanette
lundi 12 mars 2012
TUNISIE 2012 : 6 - Sur le fil du rasoir
Quatre petits jours, seulement ! Aucune prétention à "avoir tout compris", "tout analysé" ; à donner des leçons à des spécialistes, des experts en tout genre...
Non, seulement ce besoin urgent d'écrire au retour ce que j'ai vu, entendu, écouté, ressenti auprès de personnes très variées, de femmes surtout, engagées dans leur foi musulmane, dans leurs convictions spirituelles, humaines et politiques, dans leur désir de participer à ce grand remue-ménage qui, depuis un peu plus d'un an, bouleverse le peuple tunisien et lui fait espérer des lendemains meilleurs.
Mais que de fragilité dans tout celà ! Que de possibles explosions, à la fois idéologiques et bien réelles ! Que de désillusions potentielles... Peut-être dans quelques semaines ce gouvernement provisoire aura-t-il vécu, peut-être l'opposition de gauche qui tente aujourd'hui de se coaliser pour faire barrage à la troïka au pouvoir aura-t-elle gagné ? Cette troïka, majoritaire à l'Assemblée Constituante, qui regroupe le parti Ennahdha, le CPR (Congrès pour la République) de centre gauche et Ettakatol, de centre droit.
Tout est possible et Tunis vit sur un volcan. La ville est calme mais la police veille; dans le quartier des grands hôtels, le long des grandes artères, devant les bâtiments officiels. Il y a des rouleaux de grillage par-ci par-là, des semblants de chevaux de frise pour ralentir les automobilistes. On se sent en sécurité mais le soir mieux vaut ne pas être seule. L'ordre est précaire.
Après les années Ben Ali, le besoin est immense de libérer la parole confisquée par la peur. Partout, parmi les milliers de femmes -et d'hommes- venus au Palais des Congrès de Tunis, chez les bourgeoises de Gammarth autant que chez les femmes -et les hommes- de Tataouine, les questions sont les mêmes : qu'en sera-t-il du code du statut personnel, de l'application de la charia, de l'égalité hommes-femmes, de l'adoption, de l'héritage, de la modernisation de l'islam, de tel ou tel article de la nouvelle constitution, de la solidarité familiale ? Comment faire vivre ensemble laïcité et foi musulmane ?
La Tunisie est devenue la championne des pays arabes en matière de divorce : 12 000 en 2010. Les valeurs traditionnelles de l'islam ont été mises à mal par la période Ben Ali. La corruption, le népotisme ont engendré beaucoup de frustrations, de destruction d'identité, sans parler des tortures endurées. Le pays est à la fois en ébulltion et en grande instabilité.
Les salafistes font peur quand ils provoquent de très graves incidents à l'université de la Manouba pour imposer le port du niqab aux étudiantes : "Il y a trois types de salafistes, me dit-on : les scientifiques, majoritaires, qui sont proches d'Ennahdha ; les religieux qui sont enfermés sur eux-mêmes et ne participent pas à la vie politique ; les djihadistes, une vingtaine, proches d'Al Qaïda et très visibles dans les medias".
Parmi les intellectuelles rencontrées à Gammarth, toutes les catégories sociales et politiques étaient représentées : des laïques de l'Association Tunisienne, des islamiques de l'Association des Femmes Tunisiennes, d'autres d'une association d'entraide, des enseignantes, des juristes, une journaliste, des femmes d'affaires, une femme de ministre, des représentantes de la société civile dans toute sa diversité.Les débats furent passionnés, exaltés, sans fin... Certaines, laïques et islamiques, ont l'habitude de travailler ensemble. Une soirée chaleureuse et drôle comme seules les femmes savent en créer quand il s'agit de discuter de ce qui constitue le noyau de leur vie : leur relation à l'autre, à l'homme en particulier !
Mais la situation économique plombe complètement l'avenir : le salaire mensuel moyen est de 300 dinars (150 euros) ; un jeune diplômé sans emploi touchera 200 dinars (100 euros) par mois pendant un an. Les non diplômés ne perçoivent rien. La précarité a gagné énormément de terrain, principalement dans les villes.
Pour les "gens de gauche", la religion est souvent présentée comme un épouvantail, un outil de régression, d'obscurantisme. Pour les islamiques modérés d'Ennahdha, la foi musulmane constitue le socle de leur existence. Pour nous, Occidentaux, nous ne devons pas confondre "islamique" et "islamiste", conservateur et intégriste radical. Il y a là la source de bien des incompréhensions, d'interprétations erronées. Nous ne devons pas penser "laïcité" en pays musulman comme en France. Là encore que d'incompréhension !
De l'autre côté du Magrheb aussi on travaille à moderniser l'islam. Une délégation marocaine du mouvement "Justice et Spiritualité" était invitée pour la première fois à rencontrer des membres d'Ennahdha pour un échange d'expériences. Mal vu du gouvernement marocain, ce mouvement pratique une nouvelle exégèse du Coran qui ne contredit pas la modernité : "Nous sommes d'obédience soufie, précise Merieme Yafout, responsable de la Section Féminine, et notre fondateur Abdessalam Yassine appartient aux nouveaux penseurs de l'islam. Nous militons pour un renouveau de l'islam en tenant compte de la modernité. Les principes de fond de l'islam ne sont pas contradictoires avec la modernité et nous n'abandonnons pas la présence auprès du peuple."
Instabilité. Sur le fil du rasoir. Sur un volcan. Mais aussi réconciliation. Libération de la parole.
Formidable espérance...
Autant d'impressions qui se bousculent en moi au terme de ce voyage...
Annette BRIERRE
fin.
Non, seulement ce besoin urgent d'écrire au retour ce que j'ai vu, entendu, écouté, ressenti auprès de personnes très variées, de femmes surtout, engagées dans leur foi musulmane, dans leurs convictions spirituelles, humaines et politiques, dans leur désir de participer à ce grand remue-ménage qui, depuis un peu plus d'un an, bouleverse le peuple tunisien et lui fait espérer des lendemains meilleurs.
Mais que de fragilité dans tout celà ! Que de possibles explosions, à la fois idéologiques et bien réelles ! Que de désillusions potentielles... Peut-être dans quelques semaines ce gouvernement provisoire aura-t-il vécu, peut-être l'opposition de gauche qui tente aujourd'hui de se coaliser pour faire barrage à la troïka au pouvoir aura-t-elle gagné ? Cette troïka, majoritaire à l'Assemblée Constituante, qui regroupe le parti Ennahdha, le CPR (Congrès pour la République) de centre gauche et Ettakatol, de centre droit.
Tout est possible et Tunis vit sur un volcan. La ville est calme mais la police veille; dans le quartier des grands hôtels, le long des grandes artères, devant les bâtiments officiels. Il y a des rouleaux de grillage par-ci par-là, des semblants de chevaux de frise pour ralentir les automobilistes. On se sent en sécurité mais le soir mieux vaut ne pas être seule. L'ordre est précaire.
Après les années Ben Ali, le besoin est immense de libérer la parole confisquée par la peur. Partout, parmi les milliers de femmes -et d'hommes- venus au Palais des Congrès de Tunis, chez les bourgeoises de Gammarth autant que chez les femmes -et les hommes- de Tataouine, les questions sont les mêmes : qu'en sera-t-il du code du statut personnel, de l'application de la charia, de l'égalité hommes-femmes, de l'adoption, de l'héritage, de la modernisation de l'islam, de tel ou tel article de la nouvelle constitution, de la solidarité familiale ? Comment faire vivre ensemble laïcité et foi musulmane ?
La Tunisie est devenue la championne des pays arabes en matière de divorce : 12 000 en 2010. Les valeurs traditionnelles de l'islam ont été mises à mal par la période Ben Ali. La corruption, le népotisme ont engendré beaucoup de frustrations, de destruction d'identité, sans parler des tortures endurées. Le pays est à la fois en ébulltion et en grande instabilité.
Les salafistes font peur quand ils provoquent de très graves incidents à l'université de la Manouba pour imposer le port du niqab aux étudiantes : "Il y a trois types de salafistes, me dit-on : les scientifiques, majoritaires, qui sont proches d'Ennahdha ; les religieux qui sont enfermés sur eux-mêmes et ne participent pas à la vie politique ; les djihadistes, une vingtaine, proches d'Al Qaïda et très visibles dans les medias".
Parmi les intellectuelles rencontrées à Gammarth, toutes les catégories sociales et politiques étaient représentées : des laïques de l'Association Tunisienne, des islamiques de l'Association des Femmes Tunisiennes, d'autres d'une association d'entraide, des enseignantes, des juristes, une journaliste, des femmes d'affaires, une femme de ministre, des représentantes de la société civile dans toute sa diversité.Les débats furent passionnés, exaltés, sans fin... Certaines, laïques et islamiques, ont l'habitude de travailler ensemble. Une soirée chaleureuse et drôle comme seules les femmes savent en créer quand il s'agit de discuter de ce qui constitue le noyau de leur vie : leur relation à l'autre, à l'homme en particulier !
Mais la situation économique plombe complètement l'avenir : le salaire mensuel moyen est de 300 dinars (150 euros) ; un jeune diplômé sans emploi touchera 200 dinars (100 euros) par mois pendant un an. Les non diplômés ne perçoivent rien. La précarité a gagné énormément de terrain, principalement dans les villes.
Pour les "gens de gauche", la religion est souvent présentée comme un épouvantail, un outil de régression, d'obscurantisme. Pour les islamiques modérés d'Ennahdha, la foi musulmane constitue le socle de leur existence. Pour nous, Occidentaux, nous ne devons pas confondre "islamique" et "islamiste", conservateur et intégriste radical. Il y a là la source de bien des incompréhensions, d'interprétations erronées. Nous ne devons pas penser "laïcité" en pays musulman comme en France. Là encore que d'incompréhension !
De l'autre côté du Magrheb aussi on travaille à moderniser l'islam. Une délégation marocaine du mouvement "Justice et Spiritualité" était invitée pour la première fois à rencontrer des membres d'Ennahdha pour un échange d'expériences. Mal vu du gouvernement marocain, ce mouvement pratique une nouvelle exégèse du Coran qui ne contredit pas la modernité : "Nous sommes d'obédience soufie, précise Merieme Yafout, responsable de la Section Féminine, et notre fondateur Abdessalam Yassine appartient aux nouveaux penseurs de l'islam. Nous militons pour un renouveau de l'islam en tenant compte de la modernité. Les principes de fond de l'islam ne sont pas contradictoires avec la modernité et nous n'abandonnons pas la présence auprès du peuple."
Instabilité. Sur le fil du rasoir. Sur un volcan. Mais aussi réconciliation. Libération de la parole.
Formidable espérance...
Autant d'impressions qui se bousculent en moi au terme de ce voyage...
Annette BRIERRE
fin.
dimanche 11 mars 2012
TUNISIE 2012 : -5- Rached GHANNOUCHI, l'homme de "La Renaissance"
Lundi. Quartier Monplaisir à Tunis. Siège du mouvement islamique Ennahdah.Un immeuble modeste sur 6 étages. Une fourmillière bruissante de bénévoles, hommes et femmes, de députés venus d'un peu partout..
A l'exception d'une inscription sur les extincteurs, pas un mot de français. Tout est écrit en arabe. Rached Ghannouchi, fondateur du mouvement Ennahdah en 1981 et aujourd'hui président du parti, est rentré d'un long exil de 22 ans à Londres il y a un peu plus d'un an.
Agé de 70 ans, c'est un homme tout en retenue, maître de ses paroles et très écouté, spirituellement, par les sunnites malékites, originaires de Kairouan, majoritaires à Ennahdah. Un cheik respecté et vénéré.
Ennahdah signifie "Renaissance". "Liberté, justice, développement" : trois mots inscrits sur le logo du parti illustré par une colombe déployant ses ailes autour du globe terrestre, l'étoile rouge symbolisant les 5 piliers de l'islam en son centre.
- Je ne vois rien écrit en français dans votre siège. Est-ce vrai ?
- Voyez-vous une autre langue ?
- Non.
- Votre langue française est l'unique dans les administrations françaises. C'est la même chose pour la langue arabe dans les administrations. Ici, vous êtes dans des locaux administratifs.
- J'ai le sentiment que dans toute la Tunisie vous êtes entrés dans l'ère de la réconciliation. Comment pensez-vous réussir cette réconciliation alors qu'il y a tant de courants politiques différents, tant de tensions parfois très explosives ?
- Notre société est en phase de changement. Elle s'est libérée de la dictature. Elle est en train d'exercer sa liberté, très souvent de façon exagérée comme si elle voulait se prouver qu'elle est libre. Notre problème actuel : comment réunir la liberté et l'ordre ? Il faut réunir un peu les deux. Sinon ce sera le retour de la dictature ou bien l'anarchie. Nous misons sur la conscience du peuple. L'idée de l'Etat, en Tunisie, est profonde. Les Tunisiens sont un peuple civilisé, majoritairement. Ils vivent principalement dans des villes. C'est pour celà qu'ils commencent à en avoir assez du désordre, de la multiplication des grèves, des manifestations. L'Etat commence à répondre à cette demande. A la tête du Ministère de l'Intérieur, il y a un homme sage, savant, qui a fait 20 ans de prison. Il a porté le costume orange des condamnés à mort. Nous avons confiance en lui ; il trouvera l'équation entre la liberté et l'ordre. Nous sommes très sévères envers les salafistes qui ont essayé d'utiliser des armes. Récemment, deux salafistes ont été tués par des policiers parce qu'ils essayaient d'importer des armes de Libye. Les autres salafistes n'utilisent pas la violence ; nous dialoguons avec eux et essayons de les convaincre. Nous nous sommes attaqués aux responsables, il n'y a pas eu de punition collective. Ce n'est pas comme sous Ben Ali. Il n'y a pas eu de tortures.
- Les medias vous reprochent de ne pas être assez vigoureux, d'être trop passifs.
- C'est vrai. Mais nous pouvons considérer que c'est une bonne chose. Le gouvernement tunisien précédent a toujours été accusé du contraire.
- Avez-vous des problèmes de drogue ?
- Oui. C'est comme pour les armes ; elle vient de Libye. La police y veille, aidée par le peuple. Les chauffeurs de taxis nous alertent.
- On pourrait parler de délation !
- Le peuple a fait la révolution ; il la protège. Il a élu ce gouvernement pour qu'il protège la révolution. J'ai vécu 22 ans en Angleterre ; là-bas les personnes âgées, installées sur leurs terrasses, veillent sur la sécurité et chaque année le Ministre de l'Intérieur en choisit une pour la décorer. Ils sentent que la police est la leur, que la sécurité est la leur. Il faut un bon système de sécurité.
- Qu'en est-il du redémarrage économique ?
- La situation économique est difficile. Nous avons un taux de chômage de 18%, la moitié héritée de Ben Ali, l'autre moitié après la révolution. Le taux de corruption est très élevé. Le ménage vient juste de commencer ! Il y a à peu près 500 hommes d'affaires complices de Ben Ali ; leur argent est bloqué en attendant que la justice fasse son travail. Un seul est en prison, les autres ont l'interdiction de quitter le pays. C'est une grande perte pour le pays ; nous voulons régler rapidement ce dossier pour rendre ses droits au peuple, lui restituer cet argent.
- Envisagez-vous des nationalisations ?
- Dans le budget complémentaire en cours de débat, nous aurons un milliard de dinars provenant de la récupération. Cet argent servira à la formation des chômeurs, pour leur donner du travail.
- Où en est le projet d'exploitation du gaz naturel dans la région de Tataouine ?
- Le ministre du Développement a annoncé des projets de développement dans toutes les régions de la Tunisie. Il s'agit de projets concrets d'infrastructures : la construction de routes, d'hôpitaux, dans l'industrie. L'argent existe. Ces projets seront réalisés cette année. Une partie du financement proviendra de l'argent récupéré, une autre partie de crédits et enfin une troisième partie par des économies réalisées sur le budget tunisien. Quelques sociétés seront vendues.
- Qu'en est-il de la coopération de la Tunisie avec le Qatar ?
- Le Qatar est l'un des pays à avoir déclaré vouloir aider la Tunisie. Mais il y a aussi l'Arabie Saoudite, les Etats-Unis, l'Union Européenne qui ont annoncé vouloir participer à nos projets de développement. Nous allons essayer de les faire réussir.
- Dans la crise syrienne, la Tunisie s'est positionnée comme le leader du monde arabe en prenant l'initiative d'une conférence réunissant plus de 60 pays.
- Oui, nous avons été les premiers à expulser l'ambassadeur de Syrie. Il est très normal que la première révolution dans le Printemps Arabe appuie la révolution syrienne malgré le problème avec la coalition Syrie/Iran et l'opposition de gauche du nationalisme arabe tunisien.
- Qu'y a-t-il à négocier entre vous et les partis d'opposition ?
- Nous n'avons rien devant nous. Nous pouvons seulement établir le dialogue ; nous cherchons ce qui est commun. Je viens de donner une conférence sur la cohérence entre laïcité et islam.
- C'est possible ?
- Toute ma pensée repose sur islam et modernité, démocratie, droits de l'homme, égalité des sexes.
- Dans le parti et hors du parti Ennahdah ?
- Oui, ces idées ont beaucoup d'influence dans le monde arabe, surtout après la révolution. Mes livres sont traduits en turc, en kurde, en ourdou, en persan.
- Il me semble que les journalistes ne vous sont guère favorables si j'en crois les articles parus ces jours-ci !
- Un grand nombre ne sont pas vraiment des journalistes mais des combattants d'une idéologie marxiste contre l'islam. Ou bien ce sont des partisans de l'ancien régime, ou bien ils exercent une sorte de revanche contre Ennahdha qu'ils accusent d'avoir pris le pouvoir. Certains sont utilisés par des hommes d'affaires corrompus de l'ancien régime de Ben Ali. L'opinion publique est très fâchée contre ces journalistes qui monopolisent les medias. Mais cela ne durera pas toujours.Il y aura d'autres courants journalistiques ; la compétition mettra chacun à sa vraie place".
Annette BRIERRE
A l'exception d'une inscription sur les extincteurs, pas un mot de français. Tout est écrit en arabe. Rached Ghannouchi, fondateur du mouvement Ennahdah en 1981 et aujourd'hui président du parti, est rentré d'un long exil de 22 ans à Londres il y a un peu plus d'un an.
Agé de 70 ans, c'est un homme tout en retenue, maître de ses paroles et très écouté, spirituellement, par les sunnites malékites, originaires de Kairouan, majoritaires à Ennahdah. Un cheik respecté et vénéré.
Ennahdah signifie "Renaissance". "Liberté, justice, développement" : trois mots inscrits sur le logo du parti illustré par une colombe déployant ses ailes autour du globe terrestre, l'étoile rouge symbolisant les 5 piliers de l'islam en son centre.
- Je ne vois rien écrit en français dans votre siège. Est-ce vrai ?
- Voyez-vous une autre langue ?
- Non.
- Votre langue française est l'unique dans les administrations françaises. C'est la même chose pour la langue arabe dans les administrations. Ici, vous êtes dans des locaux administratifs.
- J'ai le sentiment que dans toute la Tunisie vous êtes entrés dans l'ère de la réconciliation. Comment pensez-vous réussir cette réconciliation alors qu'il y a tant de courants politiques différents, tant de tensions parfois très explosives ?
- Notre société est en phase de changement. Elle s'est libérée de la dictature. Elle est en train d'exercer sa liberté, très souvent de façon exagérée comme si elle voulait se prouver qu'elle est libre. Notre problème actuel : comment réunir la liberté et l'ordre ? Il faut réunir un peu les deux. Sinon ce sera le retour de la dictature ou bien l'anarchie. Nous misons sur la conscience du peuple. L'idée de l'Etat, en Tunisie, est profonde. Les Tunisiens sont un peuple civilisé, majoritairement. Ils vivent principalement dans des villes. C'est pour celà qu'ils commencent à en avoir assez du désordre, de la multiplication des grèves, des manifestations. L'Etat commence à répondre à cette demande. A la tête du Ministère de l'Intérieur, il y a un homme sage, savant, qui a fait 20 ans de prison. Il a porté le costume orange des condamnés à mort. Nous avons confiance en lui ; il trouvera l'équation entre la liberté et l'ordre. Nous sommes très sévères envers les salafistes qui ont essayé d'utiliser des armes. Récemment, deux salafistes ont été tués par des policiers parce qu'ils essayaient d'importer des armes de Libye. Les autres salafistes n'utilisent pas la violence ; nous dialoguons avec eux et essayons de les convaincre. Nous nous sommes attaqués aux responsables, il n'y a pas eu de punition collective. Ce n'est pas comme sous Ben Ali. Il n'y a pas eu de tortures.
- Les medias vous reprochent de ne pas être assez vigoureux, d'être trop passifs.
- C'est vrai. Mais nous pouvons considérer que c'est une bonne chose. Le gouvernement tunisien précédent a toujours été accusé du contraire.
- Avez-vous des problèmes de drogue ?
- Oui. C'est comme pour les armes ; elle vient de Libye. La police y veille, aidée par le peuple. Les chauffeurs de taxis nous alertent.
- On pourrait parler de délation !
- Le peuple a fait la révolution ; il la protège. Il a élu ce gouvernement pour qu'il protège la révolution. J'ai vécu 22 ans en Angleterre ; là-bas les personnes âgées, installées sur leurs terrasses, veillent sur la sécurité et chaque année le Ministre de l'Intérieur en choisit une pour la décorer. Ils sentent que la police est la leur, que la sécurité est la leur. Il faut un bon système de sécurité.
- Qu'en est-il du redémarrage économique ?
- La situation économique est difficile. Nous avons un taux de chômage de 18%, la moitié héritée de Ben Ali, l'autre moitié après la révolution. Le taux de corruption est très élevé. Le ménage vient juste de commencer ! Il y a à peu près 500 hommes d'affaires complices de Ben Ali ; leur argent est bloqué en attendant que la justice fasse son travail. Un seul est en prison, les autres ont l'interdiction de quitter le pays. C'est une grande perte pour le pays ; nous voulons régler rapidement ce dossier pour rendre ses droits au peuple, lui restituer cet argent.
- Envisagez-vous des nationalisations ?
- Dans le budget complémentaire en cours de débat, nous aurons un milliard de dinars provenant de la récupération. Cet argent servira à la formation des chômeurs, pour leur donner du travail.
- Où en est le projet d'exploitation du gaz naturel dans la région de Tataouine ?
- Le ministre du Développement a annoncé des projets de développement dans toutes les régions de la Tunisie. Il s'agit de projets concrets d'infrastructures : la construction de routes, d'hôpitaux, dans l'industrie. L'argent existe. Ces projets seront réalisés cette année. Une partie du financement proviendra de l'argent récupéré, une autre partie de crédits et enfin une troisième partie par des économies réalisées sur le budget tunisien. Quelques sociétés seront vendues.
- Qu'en est-il de la coopération de la Tunisie avec le Qatar ?
- Le Qatar est l'un des pays à avoir déclaré vouloir aider la Tunisie. Mais il y a aussi l'Arabie Saoudite, les Etats-Unis, l'Union Européenne qui ont annoncé vouloir participer à nos projets de développement. Nous allons essayer de les faire réussir.
- Dans la crise syrienne, la Tunisie s'est positionnée comme le leader du monde arabe en prenant l'initiative d'une conférence réunissant plus de 60 pays.
- Oui, nous avons été les premiers à expulser l'ambassadeur de Syrie. Il est très normal que la première révolution dans le Printemps Arabe appuie la révolution syrienne malgré le problème avec la coalition Syrie/Iran et l'opposition de gauche du nationalisme arabe tunisien.
- Qu'y a-t-il à négocier entre vous et les partis d'opposition ?
- Nous n'avons rien devant nous. Nous pouvons seulement établir le dialogue ; nous cherchons ce qui est commun. Je viens de donner une conférence sur la cohérence entre laïcité et islam.
- C'est possible ?
- Toute ma pensée repose sur islam et modernité, démocratie, droits de l'homme, égalité des sexes.
- Dans le parti et hors du parti Ennahdah ?
- Oui, ces idées ont beaucoup d'influence dans le monde arabe, surtout après la révolution. Mes livres sont traduits en turc, en kurde, en ourdou, en persan.
- Il me semble que les journalistes ne vous sont guère favorables si j'en crois les articles parus ces jours-ci !
- Un grand nombre ne sont pas vraiment des journalistes mais des combattants d'une idéologie marxiste contre l'islam. Ou bien ce sont des partisans de l'ancien régime, ou bien ils exercent une sorte de revanche contre Ennahdha qu'ils accusent d'avoir pris le pouvoir. Certains sont utilisés par des hommes d'affaires corrompus de l'ancien régime de Ben Ali. L'opinion publique est très fâchée contre ces journalistes qui monopolisent les medias. Mais cela ne durera pas toujours.Il y aura d'autres courants journalistiques ; la compétition mettra chacun à sa vraie place".
Annette BRIERRE
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