Dans quelques heures, ce sera cuit : 2013 aura basculé dans les oubliettes de l'Histoire...
Et moi, j'en peux plus !
J'en peux plus de voir et d'entendre ces flots de paroles sucrées, archi-convenues, bécasses... et tellement loin (j'espère !) de la réalité !
Il paraît, à en croire les reportages tournés aux halles de Rungis, qu'on se précipite sur la viande de kangourou, de zèbre et même de crocodile ; qu'on va se goinfrer de tonnes d'huîtres et de foie gras, qu'on avalera des hectolitres de champagne et de whisky. Il paraît que le summum du bonheur consiste à se prendre la mufflée du siècle, à se torcher à en crever, à se faire péter la sous-ventrière comme on disait dans ma jeunesse...A se défoncer jusqu'à l'aube sans plus savoir qui on est !
A voir les reportages télévisés, on constate que c'est la cohue sur toutes les pistes de ski, qu'elles soient alpines ou pyrénéennes ; que les queues aux remontées mécaniques s'allongent à l'infini ; que, heureusement, les plus raisonnables trouvent refuge sur les sentiers immaculés réservés aux porteurs de raquettes.
Alors, alors messieurs les sociologues, les économistes, que dites-vous de cette folie collective qu'on nous promet pour cette fameuse nuit du passage à l'an neuf ? "C'est la nuit de toutes les transgressions, dit le sociologue Jean Viard ; celle où tout est permis pour conjurer l'ogre des ténèbres. Nous sommes dans les nuits les plus longues. Plus la crise fait peur, plus la transgression se doit d'être forte". Du côté des économistes, même son de cloche : on a tellement peur de l'avenir, tellement peur de l'augmentation de 0,5% du taux de la TVA, tellement peur de l'augmentation des impôts, de l'essence, du sucre, du fromage, du papier, de l'eau, de l'électricité, du gaz, du sel, du poivre ("vous m'en repasserez bien un peu ?"), bref de tout, qu'il est urgent de dépenser avant de perdre !
Tristesse...
Pensons une minute à ce fameux Sylvestre dont nous célébrons la fête aujourd'hui. Qui était-il ? Un pape né à Rome en 314, mort en 335, non pas en martyr comme tant d'autres mais benoîtement dans son lit.
Pourquoi est-il saint alors ? Parce que, grâce à lui et à l'empereur Constantin qui venait de se convertir au christianisme, la ville de Rome commença à devenir la grande ville chrétienne qu'elle est encore aujourd'hui. C'est à Sylvestre que l'on doit le début de la construction des premières basiliques du Latran et de saint-Pierre, chefs d'œuvre universels du génie et de la pensée humaine.
Cà vous a une autre gueule que cette grande bouffe planétaire qui se prépare...
Pour ma part, j'ai choisi : je vais déguster, trois heures durant sur Arte, le merveilleux téléfilm de cette grande dame cinéaste qu'est Nina Companeez, "Voici venir l'orage", cette fresque historique retraçant l'épopée de la famille Stern, celle de l'auteure, à travers l'Europe du début du XXe siècle.
Bonheur assuré ! Quelques toasts de foie gras et une coupe de champagne à la main, tout de même...
Nanette
mardi 31 décembre 2013
lundi 16 décembre 2013
L'envol de Madiba
Inutile de rajouter mon grain de sel aux tonnes d'éloges déversées par le monde entier depuis dix jours sur Nelson Mandela, cet homme que l'Histoire n'oubliera pas. Hier encore, lors de son enterrement à Qunu, le village de son enfance, on a pu mesurer toute la complexité de ce continent noir : côte à côte en direct sur l'écran de télévision partagé en deux, des officiels et des "people"venus de toute la planète participaient à un magnifique hommage à l'occidental sous une tente immaculée tandis qu'à quelques kilomètres de là sur une colline verdoyante des hommes vêtus de peaux de bête et armés de bâtons dansaient sur des rythmes ancestraux, rappelant l'appartenance de Madiba à l'ethnie xhosa des Thembu.
Mais quel magnifique symbole que l'ultime image donnée par les caméras où l'on voit le cercueil de Mandela posé sur le caveau ouvert, entouré de six officiers des différentes armées, casquettes à la main, drapeau national replié puis, dans le ciel, le passage de trois hélicoptères portant eux aussi le drapeau d'Afrique du Sud pour revenir, l'image suivante, sur le caveau béant... Pendant que nous levions la tête pour admirer les aéronefs, le corps de Madiba a disparu...
On nous a épargné la douleur de la mise au tombeau !
Avec une délicate pudeur, tellement chère à Madiba, les hommes de télévision ont choisi l'envol vers le ciel plutôt que le retour à la terre.
Chrétien méthodiste, profondément spirituel comme son peuple, Nelson Mandela a rejoint à la fois la terre de ses ancêtres et le ciel de sa foi.
Nanette
Mais quel magnifique symbole que l'ultime image donnée par les caméras où l'on voit le cercueil de Mandela posé sur le caveau ouvert, entouré de six officiers des différentes armées, casquettes à la main, drapeau national replié puis, dans le ciel, le passage de trois hélicoptères portant eux aussi le drapeau d'Afrique du Sud pour revenir, l'image suivante, sur le caveau béant... Pendant que nous levions la tête pour admirer les aéronefs, le corps de Madiba a disparu...
On nous a épargné la douleur de la mise au tombeau !
Avec une délicate pudeur, tellement chère à Madiba, les hommes de télévision ont choisi l'envol vers le ciel plutôt que le retour à la terre.
Chrétien méthodiste, profondément spirituel comme son peuple, Nelson Mandela a rejoint à la fois la terre de ses ancêtres et le ciel de sa foi.
Nanette
vendredi 13 décembre 2013
Partage ferroviaire...
Allons, allons, les cheminots sont de braves gens ! Parfois ils se mettent en grève juste au moment où on avait prévu un petit voyage mais souvent, tout de même, les trains roulent dans notre beau pays. Et parfois même ils arrivent à l'heure !
Justement, la semaine dernière j'ai eu droit à un joli coup au coeur dans un TGV.
Je lisais benoîtement, transportée en douceur par un de ces beaux wagons décorés par le couturier Christian Lacroix et j'avais à côté de moi un jeune homme d'une petite vingtaine d'années. Rien ne le distinguait du jeune "moderne": écouteurs vissés sur les oreilles, T-shirt orange et baskets blanches. Il grignotait des chips lorsque, tout à coup, il me propose une barre chocolatée. Eberluée, je refuse, prétextant... n'importe quoi ! Alors il insiste : "Vous voulez des chips ?" Là, j'éclate de rire... Et lui de continuer : "De l'eau ?" Cà, çà ne se refuse jamais ! Et puis je serais vraiment passée pour une vieille ronchon anti-jeune. Et me voilà glougloutant à la régalade à sa bouteille !
J'ai été tellement éberluée de tant de gentillesse, d'attention que je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire ce que je pensais : "Cà vous arrive souvent de proposer de donner ce que vous avez à une vieille dame alors qu'il y a tant de jeunes filles autour de vous ?" Et lui de me répondre : "Ben, oui ! J'en avais trop pour moi !"
Tout simplement...
Ce petit gars-là, il faudrait l'inviter à la table de nos gouvernants occidentaux, repus. Pour qu'il leur parle de partage, tout simplement.
Nanette
Justement, la semaine dernière j'ai eu droit à un joli coup au coeur dans un TGV.
Je lisais benoîtement, transportée en douceur par un de ces beaux wagons décorés par le couturier Christian Lacroix et j'avais à côté de moi un jeune homme d'une petite vingtaine d'années. Rien ne le distinguait du jeune "moderne": écouteurs vissés sur les oreilles, T-shirt orange et baskets blanches. Il grignotait des chips lorsque, tout à coup, il me propose une barre chocolatée. Eberluée, je refuse, prétextant... n'importe quoi ! Alors il insiste : "Vous voulez des chips ?" Là, j'éclate de rire... Et lui de continuer : "De l'eau ?" Cà, çà ne se refuse jamais ! Et puis je serais vraiment passée pour une vieille ronchon anti-jeune. Et me voilà glougloutant à la régalade à sa bouteille !
J'ai été tellement éberluée de tant de gentillesse, d'attention que je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire ce que je pensais : "Cà vous arrive souvent de proposer de donner ce que vous avez à une vieille dame alors qu'il y a tant de jeunes filles autour de vous ?" Et lui de me répondre : "Ben, oui ! J'en avais trop pour moi !"
Tout simplement...
Ce petit gars-là, il faudrait l'inviter à la table de nos gouvernants occidentaux, repus. Pour qu'il leur parle de partage, tout simplement.
Nanette
lundi 2 décembre 2013
La TVA fait du yoyo
A quoi jouent-ils, nos gouvernants ? Au bilboquet ? Au yoyo ?
A l'approche des cadeaux de Noël, voilà remis à l'honneur ces jeux bien innocents de notre enfance. Manquent à l'appel le diabolo, le hulla houp et le jokari..
Mais encore ?
Depuis quelques jours, deux nouvelles occupent les ondes et les écrans médiatiques : la ministre de la santé, Marie-Sol Touraine (que de méchantes langues droitières surnomment MST) a trouvé l'arme fatale contre la propagation du sida : diminuer la TVA sur les préservatifs de 7 à 5,5%, ce qui ferait une économie de 10 à 20 centimes d'euros par boîte ! Je ne sais pas combien de préservatifs contient une boîte et j'en suppose 10. Ce qui ferait tout de même baisser le prix de la "capote" (comme on disait en ces temps lointains où ce bon Lucien Neuwirth oeuvrait pour la libération de la femme) d'un ou deux centimes d'euro. Youpi !
En regard, superbe cabriole pour les quelque 2 000 centres équestres dont les tarifs de prestations doivent passer de 7 à 20% de TVA... D'où des augmentations spectaculaires de prix difficilement compatibles avec des porte-monnaie déjà bien sollicités ces temps-ci. Est-ce à dire, comme on l'entend dans les reportages, que nombre de chevaux risquent de finir à la boucherie dans les mois à venir ? Que des centaines d'emplois sont menacés également de disparaître ?
Il faut courir voir le magnifique film de Guillaume Gallienne, si plein de pudeur et de subtilité pour ce qu'il est convenu d'appeler "la différenciation sexuelle".
Il y a dans ce film ("Les garçons et Guillaume, à table !") une admirable scène qui se déroule dans un manège, justement : terrorisé par l'animalité qu'il pressent en lui et le paralyse, Guillaume découvre à cheval qu'il peut se libérer de cette peur archaïque inconsciente qui entrave son hétérosexualité à condition de faire confiance à la fois au maître de manège empathique et au cheval puissant et bienveillant.
Et puis il y aurait tant de garçons et de filles malheureux de ne plus pouvoir parler à l'oreille de leur confident pour quelques euros de trop...
Des économies, il y a tant d'autres façons d'en faire...
Nanette
A l'approche des cadeaux de Noël, voilà remis à l'honneur ces jeux bien innocents de notre enfance. Manquent à l'appel le diabolo, le hulla houp et le jokari..
Mais encore ?
Depuis quelques jours, deux nouvelles occupent les ondes et les écrans médiatiques : la ministre de la santé, Marie-Sol Touraine (que de méchantes langues droitières surnomment MST) a trouvé l'arme fatale contre la propagation du sida : diminuer la TVA sur les préservatifs de 7 à 5,5%, ce qui ferait une économie de 10 à 20 centimes d'euros par boîte ! Je ne sais pas combien de préservatifs contient une boîte et j'en suppose 10. Ce qui ferait tout de même baisser le prix de la "capote" (comme on disait en ces temps lointains où ce bon Lucien Neuwirth oeuvrait pour la libération de la femme) d'un ou deux centimes d'euro. Youpi !
En regard, superbe cabriole pour les quelque 2 000 centres équestres dont les tarifs de prestations doivent passer de 7 à 20% de TVA... D'où des augmentations spectaculaires de prix difficilement compatibles avec des porte-monnaie déjà bien sollicités ces temps-ci. Est-ce à dire, comme on l'entend dans les reportages, que nombre de chevaux risquent de finir à la boucherie dans les mois à venir ? Que des centaines d'emplois sont menacés également de disparaître ?
Il faut courir voir le magnifique film de Guillaume Gallienne, si plein de pudeur et de subtilité pour ce qu'il est convenu d'appeler "la différenciation sexuelle".
Il y a dans ce film ("Les garçons et Guillaume, à table !") une admirable scène qui se déroule dans un manège, justement : terrorisé par l'animalité qu'il pressent en lui et le paralyse, Guillaume découvre à cheval qu'il peut se libérer de cette peur archaïque inconsciente qui entrave son hétérosexualité à condition de faire confiance à la fois au maître de manège empathique et au cheval puissant et bienveillant.
Et puis il y aurait tant de garçons et de filles malheureux de ne plus pouvoir parler à l'oreille de leur confident pour quelques euros de trop...
Des économies, il y a tant d'autres façons d'en faire...
Nanette
vendredi 29 novembre 2013
TUNISIE : AN 2 DE LA REVOLUTION (4) - Et le bon Dieu dans tout çà ?
Et notre bon Dieu à nous, chrétiens qui depuis plus d'une semaine sillonnons ce pays dont la population est musulmane à 99%, où se cache-t-il ?
Dans la splendeur de ces innombrables mosaïques admirées au musée du Bardo à Tunis, à Kairouan dans une villa romaine, à Dougga ou à Bulla Regia niché dans la chaîne de l'Atlas près de la frontière algérienne, à Carthage ou à Utique ?
Entre les doigts experts d'un potier de Nabeul qui décore à main levée depuis 22 ans des poteries destinées aux Etats-Unis ou dans la voix sublime d'Alia Sellami, chanteuse de l'Ensemble vocal Aloes entendue à notre hôtel ?
Dans le regard tendre d'un enfant croisé dans la casbah de Bizerte ou dans le geste attentif de l'homme chargé de nous recouvrir, nous les femmes, d'une djellaba avant de franchir le seuil de la grande mosquée de Kairouan ?
Dans ces paysages bibliques immémoriaux où les Phéniciens puis les Romains, les Grecs et les Arabes construisirent leurs villes et où seuls semblent vivre maintenant des bergers gardant leurs troupeaux de moutons ?
Il est partout, notre bon Dieu, et nous le savons tous.
"Faire ce qui n'est pas interdit"
Les cloches des églises ne sonnent plus en Tunisie. Les prêtres, les religieux et les religieuses doivent se fondre dans la population, ne pas porter de signes ostentatoires d'appartenance religieuse. La plupart des églises ont été fermées, nationalisées ou transformées en centre culturel. Les processions sur la voie publique sont interdites. Toutes ces dispositions résultant d'un accord passé entre le Vatican et la Tunisie.
Sur un total de 115 églises, il en reste cinq en fonction ainsi que de nombreuses chapelles installées chez des sœurs ou des religieux à travers tout le pays.
Cette situation de liberté surveillée pèse à Mgr Ilario ,Antoniazzi, le tout nouvel archevêque de Tunis arrivé de Jérusalem depuis seulement six mois : "Nous ne sommes qu'à 80 kms de l'Europe, nous dit-il à l'issue d'une messe célébrée dans la cathédrale St-Vincent-de-Paul, et pourtant ici au Maghreb on sort du monde européen. La réalité est bien différente".
L'Eglise locale compte environ 30 000 chrétiens (25 000 catholiques et 5 000 orthodoxes), des étrangers pour la plupart : des Africains du sud Sahara venus étudier, des ouvriers travaillant dans des usines délocalisées, des chefs d'entreprises venus d'Europe. Leurs contrats de travail finis, ils retournent chez eux d'où la difficulté pour les prêtres d'assurer une vie paroissiale régulière. "Dans le clergé, nous avons 14 nationalités différentes, dit Mgr Antoniazzi ; nous devons vivre comme les premiers chrétiens, vivre l'amour du Christ avec nos frères qui n'ont pas la même religion que nous. Ici ont vécu saint Augustin, sainte Monique, saint Cyprien. Nous sommes sur une terre aride, semi-désertique. Mon espoir c'est de pouvoir mettre en terre le plus de semences possibles pour qu'elles poussent... dans 500 ans. Saint Pierre et saint Paul n'ont pas vu les fruits des semences qu'ils avaient mises en terre mais 2 000 ans après, ces semences sont devenues des arbres !"
Les Pères Blancs se répartissent en 3 communautés, en Tunisie. Fondé en 1926, l'Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA) occupe une ancienne maison tunisoise pleine de charme au centre-ville. Centre de formation pour les missionnaires en Tunisie, l'IBLA disposait d'une bibliothèque forte de 30 000 livres dont la moitié ont été détruits dans un incendie en 2010. L'institut national du patrimoine de Tunisie participe à la restauration des locaux.
Cinq religieux travaillent à l'IBLA dont le Père André Ferré, ancien directeur du PISAI à Rome, arrivé à Tunis en 1994 : "Je suis d'un optimisme modéré devant les blocages politiques actuels, nous dit-il. La société civile tunisienne est réelle et active, elle fait entendre sa voix quand c'est nécessaire. Le rôle des femmes est important, la vie associative également. Quant aux musulmans, ils sont favorables à un islam modéré, ils sont ouverts au dialogue interreligieux et sont mal à l'aise dans un islam rigoriste".
"Nous devons faire face à trois défis, explique Nicolas Lhernould, nouveau vicaire général du diocèse de Tunis et précédemment curé de Sousse qui estime qu'il n'y a pas de tension interreligieuse dans le pays : le défi de la sécurité bien que nos églises ne soient pas visées ; le défi de l'économie qui concerne beaucoup d'européens ; le défi de la marche du quotidien, notamment éducatif, cent mille jeunes Tunisiens ayant interrompu leurs études pour apprendre la débrouille".
Dans ce contexte difficile, le Père Lhernould imagine trois enjeux : "Comment vivre la transition démocratique avec notre statut de minorité ? Nous disons aux politiciens : servez-vous de nous ! Comment vivre notre mission alors que les régions pauvres nous sont interdites et qu'actuellement nous ne sentons aucun appel du pays ? Enfin devons-nous rester ce que nous sommes au milieu de notre vocation ? Avons-nous une parole prophétique à poser au milieu de tout çà ?"
Pour résumer ces questionnements et les réponses possibles à y apporter, Nicolas Lhernould aime utiliser une boutade tunisienne : "Ici on ne fait pas ce qui est autorisé, dit-il ; on fait ce qui n'est pas interdit !"
Le père Jawad a fait alliance avec un peuple
Un orage d'enfer accompagne notre rencontre avec le Père Jawad qui nous accueille dans sa paroisse au cœur de Sousse. Ce sera la seule éclipse d'un soleil omniprésent pendant tout notre voyage.
"Jésus est né chez moi", aime-t-il à rappeler, lui le Jordanien arabe dont la famille est issue d'une tribu chrétienne du pays Moab datant de la pentecôte ! "La révolution m'a révolutionné, raconte-t-il avec une joie débordante. J'ai vécu en tant qu'Arabe d'abord une expérience forte, mélangée avec toutes les revendications identiques à celles de l'Evangile. L'Esprit-Saint travaille au-delà des frontières. Dieu mène l'Histoire à sa manière. Il veut me dire quelque chose à moi à travers un peuple. J'ai vécu l'expérience d'une alliance avec un peuple."
En Tunisie depuis 17 ans, le Père Jawad n'avait pas besoin de venir ici pour rencontrer des musulmans ; il vivait avec eux en Jordanie. Par contre, ce qu'il a découvert c'est l'immense bonheur d'être prêtre de l'Eglise catholique en terre d'islam, de dialoguer avec l'autre, de jouer avec l'autre, de découvrir "cette humanité de l'autre que je devine, de dénoncer quand je ne suis pas reconnu par l'autre".
"J'aime ce pays parce que j'aime l'Evangile, affirme le Père Jawad avec fougue ; parce que je crois que Dieu nous a fait comme des frères. Chaque fois que je dis à Dieu "Papa" je reconnais que chaque créature est mon frère".
L'école des sœurs toute proche accueille 850 élèves tous Tunisiens : "Elle existe depuis 150 ans, dit le Père Jawad. Tous les enfants y entrent musulmans et en sortent musulmans !"
Ici, au Sahel tunisien, la région côtière, l'Eglise est bien visible : "Nous avons une carte à jouer ici, dit le prêtre. Il y a beaucoup de mariages mixtes, c'est la seule présence fixe dans la paroisse. Je ne sens pas le besoin de sonner les cloches ! Quand on est sur la frontière, comme le pape François, on ne s'installe pas trop. On vit au jour le jour. Nous devons garder la fraîcheur, la légèreté de la frontière. Notre fragilité est notre force".
"Le bouchon a sauté !"
La paroisse de la Marsa, ce quartier résidentiel ultra-chic de Tunis situé à quelques kilomètres à vol d'oiseau de l'ancienne cathédrale de Carthage, est une splendeur : magnifique propriété dans un écrin de verdure dominant la baie, c'est là que nous reçoit le Père Ramon, un Père Blanc, curé de la paroisse ainsi que trois Sœurs Blanches enseignant à Tunis.
Ici, nous ne nous sentons pas dépaysés : des groupes de chrétiens engagés font vivre la paroisse, les couples mixtes sont nombreux ("un vrai cadeau de Dieu" dit le Père Ramon) ; le groupe biblique fonctionne, les catéchistes ne manquent pas, les personnes âgées ne sont pas délaissées. Bref, les paroissiens sont actifs ! Il s'agit principalement d'entrepreneurs chrétiens en Tunisie pour quelques années, de diplomates en poste pour trois ans, de retraités étrangers ayant choisi de vivre agréablement leur retraite...
Une seule ombre au tableau : la Banque Africaine de Développement (la BAD) installée à Tunis depuis une dizaine d'années va rentrer en Côte d'Ivoire. Du coup, les 1 200 familles qui dépendent de cette banque vont quitter la région. Un coup dur pour l'économie locale et pour l'Eglise, la plupart de ces cadres étant catholiques -les cadres supérieurs étant généralement membres de l'Opus Dei. Les effectifs des enfants du catéchisme fléchissent peu à peu : de 85 en 2010, ils sont passés à 70 en 2012 puis à 45 cette année. "Les entreprises étrangères n'envoient plus leurs familles, explique le Père Ramon. C'est trop cher en cas de rapatriement. Depuis la révolution, les familles qui étaient là depuis plusieurs années sont restées, les autres sont parties immédiatement".
Pour rien au monde, sœur Mélika, sœur Blanche, n'aurait abandonné son poste ! Enseignante depuis plus de 40 ans, cette grande dame française respire la joie de vivre en terre d'islam : "La révolution a d'abord été sociale, non violente, dit-elle ; tout le monde a été heureux, le bouchon a sauté. Il y a eu beaucoup de joie, de solidarité envers les régions pauvres, les camps de réfugiés libyens. Mais maintenant la nature humaine reprend ses droits ; chacun tire la couverture ; on déchante un peu !"
A Tunis, l'école française des Marianistes où travaillent les Sœurs Blanches accueille 1030 petits musulmans. Sous tutelle du ministère tunisien de l'Education, elle respecte les programmes tunisiens mais offre des cours supplémentaires de français, d'anglais et d'informatique. Payante, l'école ne reçoit aucune subvention du Vatican ou de l'Eglise catholique française. Depuis près de trois ans, sœur Franceline, venue du Burkina-Faso, travaille elle aussi à l'école : "Je ne donne pas grand chose mais je reçois beaucoup, dit-elle dans un large sourire. Nous ne vivons pas de la Parole mais de la présence d'être là".
"Ah ! Les voyages... Que c'est beau, les voyages... car nos yeux ont changé et nous sommes étonnés de voir comme nos soucis étaient simples et petits..."
http://www.chretiensdelamediterranee.com
Annette BRIERRE
Dans la splendeur de ces innombrables mosaïques admirées au musée du Bardo à Tunis, à Kairouan dans une villa romaine, à Dougga ou à Bulla Regia niché dans la chaîne de l'Atlas près de la frontière algérienne, à Carthage ou à Utique ?
Entre les doigts experts d'un potier de Nabeul qui décore à main levée depuis 22 ans des poteries destinées aux Etats-Unis ou dans la voix sublime d'Alia Sellami, chanteuse de l'Ensemble vocal Aloes entendue à notre hôtel ?
Dans le regard tendre d'un enfant croisé dans la casbah de Bizerte ou dans le geste attentif de l'homme chargé de nous recouvrir, nous les femmes, d'une djellaba avant de franchir le seuil de la grande mosquée de Kairouan ?
Dans ces paysages bibliques immémoriaux où les Phéniciens puis les Romains, les Grecs et les Arabes construisirent leurs villes et où seuls semblent vivre maintenant des bergers gardant leurs troupeaux de moutons ?
Il est partout, notre bon Dieu, et nous le savons tous.
"Faire ce qui n'est pas interdit"
Les cloches des églises ne sonnent plus en Tunisie. Les prêtres, les religieux et les religieuses doivent se fondre dans la population, ne pas porter de signes ostentatoires d'appartenance religieuse. La plupart des églises ont été fermées, nationalisées ou transformées en centre culturel. Les processions sur la voie publique sont interdites. Toutes ces dispositions résultant d'un accord passé entre le Vatican et la Tunisie.
Sur un total de 115 églises, il en reste cinq en fonction ainsi que de nombreuses chapelles installées chez des sœurs ou des religieux à travers tout le pays.
Cette situation de liberté surveillée pèse à Mgr Ilario ,Antoniazzi, le tout nouvel archevêque de Tunis arrivé de Jérusalem depuis seulement six mois : "Nous ne sommes qu'à 80 kms de l'Europe, nous dit-il à l'issue d'une messe célébrée dans la cathédrale St-Vincent-de-Paul, et pourtant ici au Maghreb on sort du monde européen. La réalité est bien différente".
L'Eglise locale compte environ 30 000 chrétiens (25 000 catholiques et 5 000 orthodoxes), des étrangers pour la plupart : des Africains du sud Sahara venus étudier, des ouvriers travaillant dans des usines délocalisées, des chefs d'entreprises venus d'Europe. Leurs contrats de travail finis, ils retournent chez eux d'où la difficulté pour les prêtres d'assurer une vie paroissiale régulière. "Dans le clergé, nous avons 14 nationalités différentes, dit Mgr Antoniazzi ; nous devons vivre comme les premiers chrétiens, vivre l'amour du Christ avec nos frères qui n'ont pas la même religion que nous. Ici ont vécu saint Augustin, sainte Monique, saint Cyprien. Nous sommes sur une terre aride, semi-désertique. Mon espoir c'est de pouvoir mettre en terre le plus de semences possibles pour qu'elles poussent... dans 500 ans. Saint Pierre et saint Paul n'ont pas vu les fruits des semences qu'ils avaient mises en terre mais 2 000 ans après, ces semences sont devenues des arbres !"
Les Pères Blancs se répartissent en 3 communautés, en Tunisie. Fondé en 1926, l'Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA) occupe une ancienne maison tunisoise pleine de charme au centre-ville. Centre de formation pour les missionnaires en Tunisie, l'IBLA disposait d'une bibliothèque forte de 30 000 livres dont la moitié ont été détruits dans un incendie en 2010. L'institut national du patrimoine de Tunisie participe à la restauration des locaux.
Cinq religieux travaillent à l'IBLA dont le Père André Ferré, ancien directeur du PISAI à Rome, arrivé à Tunis en 1994 : "Je suis d'un optimisme modéré devant les blocages politiques actuels, nous dit-il. La société civile tunisienne est réelle et active, elle fait entendre sa voix quand c'est nécessaire. Le rôle des femmes est important, la vie associative également. Quant aux musulmans, ils sont favorables à un islam modéré, ils sont ouverts au dialogue interreligieux et sont mal à l'aise dans un islam rigoriste".
"Nous devons faire face à trois défis, explique Nicolas Lhernould, nouveau vicaire général du diocèse de Tunis et précédemment curé de Sousse qui estime qu'il n'y a pas de tension interreligieuse dans le pays : le défi de la sécurité bien que nos églises ne soient pas visées ; le défi de l'économie qui concerne beaucoup d'européens ; le défi de la marche du quotidien, notamment éducatif, cent mille jeunes Tunisiens ayant interrompu leurs études pour apprendre la débrouille".
Dans ce contexte difficile, le Père Lhernould imagine trois enjeux : "Comment vivre la transition démocratique avec notre statut de minorité ? Nous disons aux politiciens : servez-vous de nous ! Comment vivre notre mission alors que les régions pauvres nous sont interdites et qu'actuellement nous ne sentons aucun appel du pays ? Enfin devons-nous rester ce que nous sommes au milieu de notre vocation ? Avons-nous une parole prophétique à poser au milieu de tout çà ?"
Pour résumer ces questionnements et les réponses possibles à y apporter, Nicolas Lhernould aime utiliser une boutade tunisienne : "Ici on ne fait pas ce qui est autorisé, dit-il ; on fait ce qui n'est pas interdit !"
Le père Jawad a fait alliance avec un peuple
Un orage d'enfer accompagne notre rencontre avec le Père Jawad qui nous accueille dans sa paroisse au cœur de Sousse. Ce sera la seule éclipse d'un soleil omniprésent pendant tout notre voyage.
"Jésus est né chez moi", aime-t-il à rappeler, lui le Jordanien arabe dont la famille est issue d'une tribu chrétienne du pays Moab datant de la pentecôte ! "La révolution m'a révolutionné, raconte-t-il avec une joie débordante. J'ai vécu en tant qu'Arabe d'abord une expérience forte, mélangée avec toutes les revendications identiques à celles de l'Evangile. L'Esprit-Saint travaille au-delà des frontières. Dieu mène l'Histoire à sa manière. Il veut me dire quelque chose à moi à travers un peuple. J'ai vécu l'expérience d'une alliance avec un peuple."
En Tunisie depuis 17 ans, le Père Jawad n'avait pas besoin de venir ici pour rencontrer des musulmans ; il vivait avec eux en Jordanie. Par contre, ce qu'il a découvert c'est l'immense bonheur d'être prêtre de l'Eglise catholique en terre d'islam, de dialoguer avec l'autre, de jouer avec l'autre, de découvrir "cette humanité de l'autre que je devine, de dénoncer quand je ne suis pas reconnu par l'autre".
"J'aime ce pays parce que j'aime l'Evangile, affirme le Père Jawad avec fougue ; parce que je crois que Dieu nous a fait comme des frères. Chaque fois que je dis à Dieu "Papa" je reconnais que chaque créature est mon frère".
L'école des sœurs toute proche accueille 850 élèves tous Tunisiens : "Elle existe depuis 150 ans, dit le Père Jawad. Tous les enfants y entrent musulmans et en sortent musulmans !"
Ici, au Sahel tunisien, la région côtière, l'Eglise est bien visible : "Nous avons une carte à jouer ici, dit le prêtre. Il y a beaucoup de mariages mixtes, c'est la seule présence fixe dans la paroisse. Je ne sens pas le besoin de sonner les cloches ! Quand on est sur la frontière, comme le pape François, on ne s'installe pas trop. On vit au jour le jour. Nous devons garder la fraîcheur, la légèreté de la frontière. Notre fragilité est notre force".
"Le bouchon a sauté !"
La paroisse de la Marsa, ce quartier résidentiel ultra-chic de Tunis situé à quelques kilomètres à vol d'oiseau de l'ancienne cathédrale de Carthage, est une splendeur : magnifique propriété dans un écrin de verdure dominant la baie, c'est là que nous reçoit le Père Ramon, un Père Blanc, curé de la paroisse ainsi que trois Sœurs Blanches enseignant à Tunis.
Ici, nous ne nous sentons pas dépaysés : des groupes de chrétiens engagés font vivre la paroisse, les couples mixtes sont nombreux ("un vrai cadeau de Dieu" dit le Père Ramon) ; le groupe biblique fonctionne, les catéchistes ne manquent pas, les personnes âgées ne sont pas délaissées. Bref, les paroissiens sont actifs ! Il s'agit principalement d'entrepreneurs chrétiens en Tunisie pour quelques années, de diplomates en poste pour trois ans, de retraités étrangers ayant choisi de vivre agréablement leur retraite...
Une seule ombre au tableau : la Banque Africaine de Développement (la BAD) installée à Tunis depuis une dizaine d'années va rentrer en Côte d'Ivoire. Du coup, les 1 200 familles qui dépendent de cette banque vont quitter la région. Un coup dur pour l'économie locale et pour l'Eglise, la plupart de ces cadres étant catholiques -les cadres supérieurs étant généralement membres de l'Opus Dei. Les effectifs des enfants du catéchisme fléchissent peu à peu : de 85 en 2010, ils sont passés à 70 en 2012 puis à 45 cette année. "Les entreprises étrangères n'envoient plus leurs familles, explique le Père Ramon. C'est trop cher en cas de rapatriement. Depuis la révolution, les familles qui étaient là depuis plusieurs années sont restées, les autres sont parties immédiatement".
Pour rien au monde, sœur Mélika, sœur Blanche, n'aurait abandonné son poste ! Enseignante depuis plus de 40 ans, cette grande dame française respire la joie de vivre en terre d'islam : "La révolution a d'abord été sociale, non violente, dit-elle ; tout le monde a été heureux, le bouchon a sauté. Il y a eu beaucoup de joie, de solidarité envers les régions pauvres, les camps de réfugiés libyens. Mais maintenant la nature humaine reprend ses droits ; chacun tire la couverture ; on déchante un peu !"
A Tunis, l'école française des Marianistes où travaillent les Sœurs Blanches accueille 1030 petits musulmans. Sous tutelle du ministère tunisien de l'Education, elle respecte les programmes tunisiens mais offre des cours supplémentaires de français, d'anglais et d'informatique. Payante, l'école ne reçoit aucune subvention du Vatican ou de l'Eglise catholique française. Depuis près de trois ans, sœur Franceline, venue du Burkina-Faso, travaille elle aussi à l'école : "Je ne donne pas grand chose mais je reçois beaucoup, dit-elle dans un large sourire. Nous ne vivons pas de la Parole mais de la présence d'être là".
"Ah ! Les voyages... Que c'est beau, les voyages... car nos yeux ont changé et nous sommes étonnés de voir comme nos soucis étaient simples et petits..."
http://www.chretiensdelamediterranee.com
Annette BRIERRE
jeudi 28 novembre 2013
TUNISIE : AN 2 DE LA REVOLUTION (3) - Les associations : coeur vivant du pays
Un tissu économique qui s'effondre ;
des investisseurs étrangers qui rechignent à s'installer ; un
nombre de chômeurs qui a doublé en deux ans passant de 500 000 à
un million ; une dette publique qui augmente chaque jour ;
40 000 jeunes qui déjà ont fui le pays ; d'autres qui se
laissent séduire par les sirènes du djihadisme ; un fossé qui
s'accroît de jour en jour entre les régions déshéritées et
celles qui bénéficient de la manne du tourisme. Quel sombre
tableau ! La pauvreté gagne du terrain partout et pourtant !
Pourtant nous suffoquons sous
l'avalanche d'associations rencontrées ; nous crions «pouce »
après avoir couru de Tunis à Bizerte, de Monastir à l'accueillante
maison de Souad, en banlieue de Sousse à la rencontre de ceux qui,
loin des tribunes médiatiques, font véritablement vivre le pays.
Le monde associatif déborde
d'initiatives, regorge de vitalité, de courage. La société civile
résiste contre vents et marées aux chicaneries politiques :
« Nous n'avons jamais connu de tels changements en si peu de
temps, nous dit Fathi Touzri, secrétaire d'Etat chargé de la
Jeunesse qui nous reçoit au ministère de la Jeunesse et des
Sports ; tout le pays est en effervescence. Il y a différentes
formes de participation à la société civile, c'est merveilleux ! »
Organiser la liberté, consolider les
institutions de la république, créer un rapport plus apaisé entre
la société civile et les politiques : telles sont les
priorités du secrétaire d'Etat, conscient des difficultés énormes
à surmonter.
En tête de ces difficultés, le
chômage bien sûr : « C'est notre priorité nationale,
dit M. Touzri ; le nombre de demandeurs d'emploi est extrêmement
élevé et ces jeunes traversent des années de braise. Comment ne
pas transformer cette impatience en alibi de violence ? La
société civile intervient mais l'Etat a des ressources limitées.
Sa marge de manœuvre s'arrête aux marges de manœuvres budgétaires.
Les inégalités régionales, de salaires sont considérables.
Beaucoup de menaces pèsent sur notre région : la violence qui
vient de l'exclusion, du rejet, de l'absence de choix de vie. Cette
violence peut être activée à tout moment quand ses mécanismes se
mettent en place. »
Les représentants du Forum Tunisien
Pour les Droits Economiques et Sociaux (Abdeljelil Bedoui, professeur
d'économie à l'Université de Tunis et président du tout nouveau
Observatoire Social Tunisien ; Abderramane Hedhili, président
du Forum, Messaoud Ramdhani, responsable financier) ainsi que ceux de
l'UGTT -Union Générale des Travailleurs Tunisiens- (Kacem Affaya,
secrétaire général adjoint chargé des affaires internationales ;
Sadok Heg Hassine) auxquels s'étaient joints Tarek Ben Hiba,
conseiller général à Massy-Palaiseau en France et Abderrazek
Belhaj Zékri, membre de la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme,
nous fourniront de leur côté une foule d'informations relatives à
la vie syndicale, économique, sociale, politique de leur pays.
Subventionné par diverses ONG dont le CCFD-Terre solidaire et OXFAM,
le Forum a été la pierre angulaire de l'organisation du Forum
Social mondial qui s'est tenu à Tunis en mars dernier.
70 000 ouvrières du textile
A Tunis, au siège du Forum, comme à
Monastir où nous serons reçus au siège local du forum par M.
Hedhili et par Hassine Mounir, président pour la région de
Monastir, nous découvrirons la réalité du terrain. Celle que nous
sommes venus chercher ici, celle dont ne parlent que rarement les
médias.
Les militants syndicaux se sont attelés
aux deux grands secteurs économiques majeurs du pays : les
mines de Gafsa et les usines de textile de Monastir : « Le
Forum a été créé en 2008, secrètement, pour venir en aide aux
familles des mineurs en révolte du bassin minier de Gafsa, raconte
M. Bedoui. Depuis la révolution, nous travaillons à visage
découvert ». D'où l'immense popularité du Forum et de l'UGTT
qui, par conséquent, peuvent sensibiliser l'opinion publique aux
graves problèmes d'actualité : la pollution galopante dans la
baie de Monastir, l'exploitation des gaz de schiste, les conditions
de travail proches de l'esclavage pour les 70 000 ouvrières
travaillant dans le textile dans la région de Monastir : « Le
secteur du textile représente un tiers des entreprises industrielles
de Tunisie, explique Hassine Mounir ; ce qui représente 20% du
P.I.B. 74% sont des PME de moins de cent ouvriers et la grande
majorité (86%) exportent vers l'Europe la totalité de leurs
productions ». D'où leur grande fragilité : si l'Europe
va mal, l'industrie textile tunisienne va mal.
Les donneurs d'ordres européens
imposent leurs normes, leurs cadences, leurs prix, leurs contrats de
travail -rédigés en français alors que la majorité des ouvrières,
venues des régions déshéritées, analphabètes ou presque, sont
incapables de comprendre ce qu'elles signent. Un exemple : une
ouvrière dispose de 16 à 26 minutes pour confectionner une
chemise ; son prix sortie d'usine sera de 3,5 euros, ,elle sera
vendue en France entre 44 et 90 euros.
80% de ces jeunes femmes ont entre 16
et 35 ans, 61% sont célibataires et envoient 90% de leur salaire à
leurs familles sans revenu : « Elles gagnent en moyenne
300 dinars par mois et en gardent 30 pour vivre ici. Elles n'ont pas
assez pour manger correctement et souffrent de carences alimentaires
et de troubles en tous genres » explique Hassine Mounir.
Hébergées dans des foyers d'usine, elles dorment à six dans des
chambres de 5 mètres carrés sans autre mobilier qu'un lit. Les
espaces sanitaires et les réfectoires sont à la portion congrue.
Le désastre écologique de la baie de
Monastir ne peut nous échapper : « C'est le résultat de
la mondialisation, nous explique Abderramane Hedhili au bord du
rivage ; le développement anarchique des entreprises
internationales a pollué toute la baie. On a créé une station de
traitement des eaux d'une capacité de 1 800 m3 alors qu'il en arrive
8 000 ! La salade verte prolifère dans la mer, les poissons
meurent par milliers ; c'est un véritable cimetière. Des 300
pêcheurs d'autrefois, il n'en reste que 30 aujourd'hui. Nous nous
battons depuis 2006 pour sauver la mer, il y a eu beaucoup de
négociations mais il n'y a pas de volonté politique. »
Un secteur pourtant semble bien
fonctionner : le ramassage de tonnes de sel sans iode dans les
immenses lacs s'étendant entre Sousse et Monastir. Vendues à la
Suède, elles serviront au salage des routes enneigées sans dommage
pour les revêtements de sol !
« We love Bizerte »
A Bizerte, nouvelle facette de cette
effervescence associative : nous découvrons d'autres jeunes,
d'autres responsables de quelques-unes de ces 16 000 associations qui
sont le cœur vivant de la Tunisie : dans la superbe Maison de
sauvegarde de la médina de Bizerte nous attendent Yassine Annabi,
président de l'association DERB (Développement Régional de
Bizerte) qui travaille à l'égalité entre les régions est-ouest
sur des créneaux économiques porteurs ; Kouloud Maknin,
fondatrice de l'association « We love Bizerte » qui
propose des stages à des jeunes en quête d'emploi dans les domaines
du tourisme et du développement de la ville : « 250
jeunes ont déjà suivi nos stages, explique la jeune femme ;
après une formation de 6 mois nous leur donnons un diplôme
professionnel d'artisan grâce à des fonds américains. Plus de 50%
sont des filles ». Autres interlocutrices : deux jeunes
femmes membres du Croissant Rouge tunisien plus particulièrement
tourné vers des formations sociales tels que le secourisme, la
gestion de catastrophes naturelles ou encore les comportements à
risque, l'aide aux précaires.
Et puis il y a aussi Driss Chérif,
ancien employé de Total et vice-président de l'Association de
Protection et de Sauvegarde du littoral de Bizerte qui s'est fait une
spécialité du nettoyage des plages et de la création de sentiers
de randonnées dans les forêts avoisinantes : « Chez
nous, la randonnée n'existait pas, dit-il ; on cible les beaux
endroits pour mettre en place des chemins près de Bizerte. La
Tunisie a 1 300 kms de littoral et chez nous il est encore vierge. Il
y a un gros travail à faire pour transmettre notre savoir faire ;
nous avons des contacts avec le Conservatoire du littoral français ».
Demain dimanche, tous ces hommes et ces
femmes de bonne volonté s'en iront de bonne heure transporter en
camions vers les montagnes de l'ouest 60 citernes d'eau potable à
des écoles pour que les enfants aient de l'eau à boire... Coût de
l'opération : 25 000 dinars. « Avant la révolution, nos
actions étaient modestes, explique le responsable ; maintenant
nous avons de l'argent, 100 000 dinars par an grâce à la zakat ».
L'impôt que chaque musulman est tenu de verser chaque année, l'un
des cinq piliers de l'islam.
Autre paradoxe de ce pays : alors
que 20% des réserves d'eau potable se trouvent dans le nord-ouest du
pays, rien n'est distribué sur place. Tout est envoyé vers le sud
et ses terres arides.
Les embarcations de la mort
Il y a eu encore les paroles d'espoir
lancées par ce jeune architecte, Mohamed Amine, arrivé en retard
parce qu'il travaillait, lui ! Heureux de participer par le
biais de son agence à la sauvegarde du patrimoine de Bizerte.
Et encore Aslem Souli, 20 ans, étudiant
en 2ème année de médecine, militant dans de nombreuses
associations et proche d'Ettakatol, qui en 2011 vécut son baptême
du feu révolutionnaire alors qu'il était encore lycéen et qui
porte un regard lucide sur la situation actuelle : « La
classe politique n'est pas à la hauteur, dit-il . Pour sortir
de la crise économique, il y a trois solutions : une bonne
gouvernance qui travaille sur le système fiscal ; que le
citoyen n'attende pas que le gouvernement lui trouve du travail et
que les amis de la Tunisie, l'Europe, les hommes d'affaires
investissent chez nous. L'époque transitionnelle est difficile. Les
jeunes sont impatients. J'aimerais qu'une élite soit à la
hauteur ».
Militante d'Ennahdha, Rabeb Atig, 24
ans, étudiante en physique et journaliste occasionnelle pour
« arrondir » ses fins de mois, dont le père a été
emprisonné pendant 17 ans, porte le foulard depuis qu'elle a 12 ans.
Aujourd'hui, après « des moments terribles avec la police »
du temps de Ben Ali, elle vit librement sa foi : « Aujourd'hui,
nous devons être instruits dans notre âme et notre esprit, dit-elle
pleine d'enthousiasme. Je suis optimiste parce que les jeunes peuvent
changer les choses, créer des places sur la scène politique ».
Interne en pédiatrie, membre du
Croissant Rouge, Yassine Kalboussi, 24 ans, n'a pas « vécu le
14 janvier 2011 avec émotion » : « Je n'étais pas
lésé par l'ancien régime, reconnaît-il ; j'ai eu 18 au bac,
je suis entré à la fac avec la petite bourgeoisie. On était dans
le flou. Maintenant on est fragile politiquement. Il y a un sentiment
de peur chez les jeunes, ils sont instables. Je ne mets pas trop
d'espoir dans le dialogue national dont les jeunes sont exclus. Les
vraies questions, c'est l'économie, les relations avec l'Europe, les
Etats-Unis, la France. »
Tous les trois sont d'accord pour dire
que les droits de la femme, l'identité islamo-arabe sont des acquis
qui ne posent plus de problème !
« Comment vivez-vous le départ
de milliers de jeunes de la Tunisie, que faites-vous ? » a
interrogé l'un de nous. Réponse embarrassée : « C'est
un problème énorme, le gouvernement doit assumer ses
responsabilités sur ses frontières, trouver des solutions
d'urgence. A moyen et long terme, la responsabilité est partagée
des deux côtés de la Méditerranée. C'est un choix politique de
l'Union Européenne ». Tout de même, la compassion se fait
plus forte lorsqu'il s'agit de tous ces malheureux perdus de
Lampedusa : « Pour une bonne majorité, c'est une question
de désespoir, dit Aslem. Le rôle des parents, des familles est
important ». Rabeb raconte comment des mères ayant vendu de
l'or et des bijoux pour payer le passage de leurs enfants sont allées
manifester contre des policiers qui avaient empêché ces enfants de
monter dans les embarcations de la mort...
Sont-ils représentatifs des 40% des
moins de 25 ans, ces jeunes venus nous dire leur espérance ?
« On s'en fout du passé ! »
D'autres encore, rencontrés lors d'une
soirée mémorable près de Sousse, chez l'amie Souad, maîtresse de
maison ouverte et cultivée qui avait réuni autour d'elle une bonne
vingtaine d'amis militant dans un fourmillement d'associations. On
s'entasse sur les divans, on ajoute des chaises, on se serre les
coudes,on monte la « clim » et la soirée s'envole dans
une chaleureuse ambiance fraternelle: « Notre association
s'occupe avant tout de culture et d'ouverture, explique Souad. Nous
travaillons surtout l'approfondissement de la culture de
l'identité ». Des colloques sur les droits de l'homme, des
mouvements d'étudiants, la rédaction de livres pour enfants, des
réalisations de pièces de théâtre : ici tout tourne autour
de la culture.
Les toute jeunettes Tounissiet
s'engagent à fond, elles, dans le développement personnel de leurs
congénères : formation en deux ans des futures leaders
féminines, apprentissage de la confiance en soi, débats sur la
constitution, les droits de l'homme, l'héritage, les enfants
abandonnés, les femmes rurales etc. Elles s'activent aussi autour du
thème « islam et démocratie ». Ici, la plupart portent
le foulard.
Un monsieur nous parle avec passion de
son Association Internationale de soutien aux prisonniers politiques
qui travaille à la réintégration des quelque 20 000 ex prisonniers
dans la société civile en élaborant des micro-projets « pour
relancer leur vie ». Un centre de réhabilitation, dont le
projet est porté par un psychiatre présent lui aussi, devrait voir
le jour prochainement. Il y a encore le Forum des savoirs qui propose
des activités purement culturelles ; et l'association des
Droits de l'Homme qui travaille sur liberté/équité. Et
l'Observatoire tunisien des prisons. Et l'association Tawassol qui
vient en aide aux handicapés et à leurs familles... Et encore,
encore...
« On s'en fout du passé !
lance une jeune fille en foulard ; je veux de l'espoir dans une
Tunisie qui accepte toutes nos différences ! »
« Vous voyez cette excellente
floraison d'associations, conclut Souad. Dites-le en France !
Véhiculez une autre image ! »
A l'extérieur, au bout d'un chemin
boueux nous attend notre bus. Il est 23 heures.
A ses côtés, une voiture de police ;
deux hommes armés de fusils nous protègent.
Ce matin, sur une plage de Sousse, un
gamin kamikaze est mort de désespoir.
Annette BRIERRE
mardi 26 novembre 2013
TUNISIE : AN 2 DE LA REVOLUTION (2) - La facture de 50 ans de dictature
Au soir du cinquième jour, à l'hôtel
Marhaba beach de Sousse, les têtes commencent à tourner.
Annette BRIERRE
A mi-parcours du voyage, les idées
s'entrechoquent, les images se superposent, les sentiments et les
impressions s'amoncellent et s'embrouillent, deviennent confus...La
surchauffe nous guette. On s'imagine en « essoreuse à
salade », en « kaléidoscope », on a le tournis, on
réclame du temps pour digérer, du silence, un comprimé pour
soulager sa tête... D'autant que, ce matin à quelques centaines de
mètres de notre hôtel, un lycéen kamikaze est mort sur une plage
toute proche sans avoir pu activer sa bombe dans le hall de l'hôtel
où le personnel l'avait repéré ; parti en courant vers la
mer, il est mort en gardant son secret : a-t-il actionné
lui-même sa bombe ou, comme l'ont suggéré dès le lendemain les
médias tunisiens, l'engin explosif a-t-il été actionné à
distance ? L'enquête le dira peut-être...
Quelques heures plus tard à Monastir,
à quelques encablures, un autre lycéen était arrêté au moment où
il tentait de déposer une bombe au mausolée de Habib Bourguiba.
Ces deux incidents dramatiques prouvent
à quel point la situation politique est instable, fragile. A tout
moment, la cocotte minute peut exploser.
Tout au long de notre voyage, nous
tenterons, autant que faire ce peut, d'entrer le plus honnêtement
possible dans ce dédale de convictions, de paroles contradictoires,
parfois extrêmes d'un bord comme de l'autre. Difficile de se faire
une opinion à peu près exacte de la situation réelle. Il faut
accepter de mettre notre rationalité occidentale en veilleuse,
d'adapter notre sens critique aux seules réalités locales et
surtout de ne pas comparer avec la réalité française...
Au cœur du pouvoir
Samedi matin, à notre arrivée, nous
étions reçus au Palais du Bardo, l'ancienne résidence des beys de
Tunis, siège de l'Assemblée Nationale Constituante (ANC), par
Merhézia Labidi que certains d'entre nous connaissent de longue date
pour avoir partagé avec elle en France principalement de nombreuses
et belles rencontres interreligieuses. Première vice-présidente de
l'ANC, Merhézia a été élue députée au titre des Tunisiens de
France sur la liste du parti Ennahdha, majoritaire au Parlement,
aujourd'hui cible de critiques émanant de tous bords.
Accompagnée par deux amies députées
d'Ennahdha -Aïcha Dhaoudi qui a connu la prison du temps de Ben Ali
et Latifa Habachi, avocate- Merhézia a tout d'abord dit toute sa
gratitude à ceux et celles qui lui ont permis d'être aujourd'hui la
femme politique qu'elle est devenue : la Fraternité
franciscaine, le Groupe Orsay, Religions pour la paix entre autres :
« J'ai fait l'expérience de rencontrer l'autre, de croire
différemment, de vivre différemment, de la politique différente »,
a-t-elle expliqué, rappelant que, pendant 25 ans, elle avait vécu
la démocratie en France : « Je suis allée chercher un
trésor ailleurs pour découvrir qu'il est chez nous ». Pour
elle, « tous les éléments démocratiques existent en
Tunisie ». Ne manquaient qu'une atmosphère saine, plurielle du
temps de Ben Ali, le plus grand obstacle étant la méfiance.
Coincée entre deux géants, la Libye
et l'Algérie, la petite Tunisie qui n'a pas de pétrole doit à son
tour faire face aux deux fléaux internationaux : l'insécurité
et le terrorisme. Par sa porosité avec la frontière libyenne, la
Tunisie est devenue un lieu de passage pour des djihadistes entraînés
et suréquipés se rendant soit en Afrique subsaharienne (Mali,
Niger...) soit en Algérie. Cantonnés dans les monts Chaamli, au
nord ouest de la Tunisie, ils ont transformé ces zones arides en
lieux de combat avec des forces de l'ordre tunisiennes sous équipées
et mal formées qui tentent de les déloger. Les accrochages sont
fréquents. D'où d'importantes pertes humaines parmi les policiers,
de plus en plus mal acceptées par la population tunisienne.
Quant au terrorisme -nous en avons été
témoins- il s'est développé avec l'assassinat de Chokri Belaïd,
un universitaire, en février et d'un député de l'opposition le 25
juillet dernier, Mohamed Brahmi, sans oublier les tentatives
d'attentats perpétrés par ces jeunes « fous de Dieu »
manipulés par des salafistes extrémistes leur faisant miroiter un
départ pour la Syrie où ils rejoindraient les rangs de la rébellion
djihadiste. L'armée, contrairement à l'Egypte, se tient à l'écart
de la politique. Cinquante personnalités politiques, dont Merhézia
Labidi, sont placées sous surveillance policière.
Des petits pas positifs
Notre rencontre au palais du Bardo a
coïncidé, par chance, avec la reprise des débats des
parlementaires, suspendus depuis un mois par le président de l'ANC :
« Il y a eu beaucoup de sagesse dans cette décision de
suspension, estime la vice-présidente de l'ANC. Cela a permis à des
initiatives de dialogue de se mettre en place ; surtout celle
représentée par le Quartet ».
La feuille de route élaborée par le
Quartet (composé du syndicat patronal UTICA, du puissant syndicat
UGTT fort de 800 000 adhérents, de la Ligue Tunisienne des Droits de
l'Homme et de l'Ordre des avocats, toujours resté politiquement
indépendant) et portée par le « dialogue national »
doit permettre d'obtenir que l'ANC mette rapidement un point final à
la Constitution, sur le feu depuis plus de deux ans, de former
l'instance qui gérera les prochaines élections, de fixer la date de
ces élections ; parallèlement le chef du gouvernement doit
démissionner ainsi que son gouvernement. Un nouveau Premier ministre
doit être élu pour 6 mois et son gouvernement désigné.
Pendant notre séjour, plusieurs petits
pas ont été accomplis positivement : le redémarrage des travaux de
l'ANC, la cinquantaine de députés de l'opposition qui s'étaient
retirés de l'Assemblée depuis trois mois en signe de protestation
après l'assassinat de leur collègue Mohamed Brahmi, ont réintégré
leurs sièges dans l'hémicycle, sous les applaudissements de leurs
collègues ; le fameux article 141 du projet de Constitution qui
faisait couler des flots d'encre tant il paraissait dangereux pour la
démocratie (« l'islam est la religion de l'Etat ») a
finalement été retiré du projet. Un bi-national pourra se
présenter à la Présidence de la République, quitte à abandonner
sa seconde nationalité en cas de victoire.
Par contre les représentants des
différents partis n'ont pas pu se mettre d'accord sur le nom du
futur Premier ministre, Ennahdha, minoritaire cette fois,
s'obstinant à voter pour Mohamed Mestiri, l'opposition se montrant
incapable de se rassembler sur un nom... D'où le renvoi sine die de
cette question cruciale. D'où un nouveau blocage dans le processus
de mise en place d'un gouvernement stable et pérenne.
« 500 mosquées données aux
djihadistes »
Mohamed Kamel Jendoubi qui présida
l'Instance Supérieure Indépendante (ISI) pour les élections du 23
octobre 2011 et qui se réclame de la Ligue Tunisienne des Droits de
l'Homme, estime que « si l'Etat ne donne pas les moyens de
faire l'élection, il n'y aura pas d'élection ». Son analyse
de la situation présente n'est guère optimiste : « L'ANC
s'est accaparée tous les pouvoirs, nous ne pouvons rien faire,
dit-il. L'immaturité est affligeante. Ennahdha a donné près de 500
mosquées aux djihadistes. Que veulent-ils faire ? L'avenir se
construit où : au Qatar et en Arabie Saoudite, les
parrains de la transition démocratique ?Quant aux jeunes, ils
ont osé informer mais maintenant il y a trop de désinformation par
les réseaux sociaux. » Avec 1,7 million d'analphabètes, le
pays risque de prêter le flanc à bien des dérives lors des
prochaines élections. Pourtant, Kamel Jendoubi atténue ses propos à
l'égard du parti majoritaire : « Je souhaite qu'Ennahdha
soit divisé en deux ou trois, dit-il ; pas qu'il explose ».
Karima Souid et Samir Taieb, tous deux
députés de l'opposition, membres du parti Al Masar proche du Parti
Communiste, font partie de cette cinquantaine d'élus à avoir
déserté l'hémicycle pendant trois mois. Ils viennent de le
réintégrer. Née aux Minguettes, ce quartier populaire de la
banlieue lyonnaise, Karima Souid, bi-nationale, avoue son handicap de
ne pas « lire l'arabe ». D'abord membre du parti
Ettakatol dont elle partageait les valeurs, la jeune femme a rejoint
les rangs du parti El Masar, estimant qu'Ettakatol, l'un des partis
de la troïka au pouvoir, « s'était laissé dominer par les
islamistes d'Ennahdha ».
Médecin radiologue, cette jeune femme
députée découvre elle aussi la politique en même temps que la
révolution. Inscrite dans un petit parti de centre droit qui n'a
récolté que 80 000 voix aux élections et a obtenu 4 sièges, elle
appartient à la commission du consensus de l'ANC qui travaille
actuellement à la préservation des acquis concernant les
conventions internationales signées par la Tunisie et que certains
voudraient remettre en cause. Vieux routier de la politique, Samir
Taieb affirme : « Nous ne sommes pas des éradicateurs,
nous souhaitons qu'Ennahdha ait une place importante sur l'échiquier
politique ! Aujourd'hui, il se comporte comme le RCD, l'ancien
parti au pouvoir de Ben Ali. Ennahdha doit intégrer l'opposition
pour un certain temps, pour apprendre la démocratie ».
Ce que souhaitent ces élus de
l'opposition, y compris Bochra Belhajda, avocate, féministe très
présente dans les médias y compris français et membre du parti
Nidaa Tounes, le nouveau parti de gauche qui a le vent en poupe,
c'est avant tout se regrouper pour affronter plus forts le parti
majoritaire et faire aboutir leurs idées : « Nous ne
pouvons pas construire une société avec un seul parti, estime
l'avocate ; nous avons une expérience exceptionnelle de gens
venant de tous horizons avec lesquels nous pouvons fonctionner. La
troïka croyait représenter tout le monde, ce qui est faux ».
Tous réclament davantage de fermeté
face au terrorisme : « Nous sommes en guerre contre le
terrorisme, disent-ils ; nous sommes au stade des ceintures
explosives ; en face de cela, il n'y a pas de véritable
politique gouvernementale. L'ANC n'a pas condamné le terrorisme. Il
y a une grande tolérance à l'égard de la violence ».
« Le courage politique nous
manque »
Petit-fils de Dolores Ibarruri, la
célèbre « Pasionaria », héroïne de la guerre civile
espagnole déportée à Dachau et d'un grand père également héros
de la République espagnole, Khayam Turki apparaît comme un
homme-pont entre deux modes de pensée, entre deux mondes :
l'arabo-musulman et l'occidental.
Secrétaire général adjoint
d'Ettakatol, ce quadragénaire diplômé de Sciences-Po Paris, de
l'IHEC et de l'Université américaine du Caire se passionne pour le
monde de l'économie et des finances et marche sur les traces de son
père, diplomate tunisien.
Avec beaucoup d'émotion, il nous dit
son « ambivalence interne : entre joie extrême et
beaucoup de tristesse » face à la situation actuelle. Joie
extrême devant le soulèvement populaire pacifique et grande
tristesse de voir que les pauvres qui ont fait cette révolution sont
aujourd'hui oubliés. Comment oublier tous ces jeunes morts à moins
de 100 kms de Tunis, en quête d'un eldorado que, pour beaucoup, ils
n'atteindront jamais ?
« Depuis deux ans, on se dispute
sur une bipolarité idéologique, dit Khayam Turki. Dans
l'arrière-boutique, ils nous attendent. Cette terre ne nous a jamais
habitués à des conflits sanglants. Tout est fragile. Bourguiba a
cru que pour être démocrate il fallait bousculer notre identité.
On a peur parce qu'on n'a pas de sauveur. Notre sauveur, c'est la
Constitution ! Une partie bien formée de la population sait que
c'est une chance inouïe, d'où notre angoisse actuelle. Chacun de
nous a vécu sa révolution, un sentiment de chaos pour les uns,
d'inachevé pour les autres. A l'intérieur de l'ANC, il y a 217 ADN
différents. La Constitution doit être la photo de la Tunisie dans
50-60 ans, pas seulement de celle d'aujourd'hui. »
Fort du recul que lui procure sa
position internationale, Khayam Turki s'interroge sur les moyens de
réduire la fracture sociale qui ne cesse de s'aggraver entre les
régions : « La seule façon de développer une région
pauvre, estime-t-il, c'est de créer une élite locale, des
entrepreneurs locaux ; il faut promouvoir un club des pays
démocratiques capable d'inciter les autres pays à devenir
démocratiques ; que la Tunisie puisse devenir le chantre du
combat contre les dettes odieuses ; que la Tunisie joue un rôle
de médiateur dans les conflits internationaux ; que la Tunisie
devienne le siège d'un observatoire de la femme arabe et
musulmane. »
« Le courage politique nous
manque, dit encore le petit-fils de la Pasionaria. La jeunesse veut
vivre autre chose. Par pudeur, ils respectent les anciens qui se
bousculent au portillon. L'élection à venir est la dernière pour
ces gens-là. Ils iront s'affronter une dernière fois. Nous sommes
en train de payer la facture de 50 ans de dictature ».
En quelques rencontres, nous aurons
accueilli un spectre très large d'arguments politiques défendus par
les uns et les autres pour aider la Tunisie à sortir de son marasme
actuel. Chacun présente ses solutions, soutient ses thèses,
développe ses théories...
La politique est un art difficile qui
requiert du temps et de la patience...
Annette BRIERRE
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